L’auteur et le contexte
Pierre Corneille (1606-1684), né à Rouen, est d’abord un auteur de comédies : Mélite, La Place Royale, puis L’Illusion comique (1636), qui célèbre déjà les pouvoirs du théâtre. Le triomphe du Cid (1637) et les grandes tragédies qui suivent (Horace, Cinna, Polyeucte) font de lui le maître de la scène tragique. Avec Le Menteur, il revient au rire : la preuve qu’il ne faut pas le réduire au dramaturge de l’héroïsme et du devoir.
La pièce est créée à Paris, au théâtre du Marais, et publiée en 1644. Corneille adapte une comédie espagnole, La Verdad sospechosa (La Vérité suspecte) de Juan Ruiz de Alarcón, qu’il a d’abord attribuée à Lope de Vega. Il transporte l’action à Paris, dans des lieux que son public connaît et fréquente : le jardin des Tuileries à l’acte I, la place Royale ensuite. C’est une comédie d’honnêtes gens, sans bouffonnerie grossière, où l’on rit de l’esprit et des situations.
Le succès est tel que Corneille écrit aussitôt La Suite du Menteur, où l’on retrouve Dorante et Cliton. Retiens surtout ce que la pièce a de singulier : son héros est un menteur séduisant, que la comédie refuse de punir. Tout l’intérêt du parcours est là.
Résumé détaillé
Acte I : la rencontre et les premiers contes. Aux Tuileries, Dorante, qui vient de quitter Poitiers et ses études de droit, demande à son valet Cliton comment on plaît aux dames à Paris. Deux jeunes femmes passent, Clarice et Lucrèce. Clarice fait un faux pas, Dorante lui offre la main et se lance : il se dit soldat, revenu des guerres d’Allemagne, et amoureux d’elle depuis longtemps. Cliton est stupéfait. Renseignement pris auprès du cocher, la plus belle des deux s’appelle Lucrèce : Dorante en déduit que c’est le nom de celle à qui il a parlé. C’est une erreur, et tout le quiproquo en découle. Surviennent Alcippe et Philiste, qui parlent d’une fête galante donnée la veille sur l’eau. Dorante s’en attribue aussitôt le mérite et la raconte avec un luxe de détails : bateaux, musique, festin, feu d’artifice. Alcippe, qui aime Clarice, se croit trahi.
Acte II : le faux mariage. Géronte, le père de Dorante, veut marier son fils à Clarice. Celle-ci souhaite d’abord l’observer. Sur le conseil de sa suivante Isabelle, elle lui parlera de nuit, à la fenêtre de Lucrèce et sous le nom de son amie. Alcippe vient lui faire une scène de jalousie à laquelle elle ne comprend rien. Quand Géronte annonce son projet à Dorante, celui-ci, qui croit aimer une « Lucrèce », ignore que la Clarice qu’on lui propose est la jeune femme des Tuileries. Pour se dérober, il invente un mariage secret à Poitiers avec une certaine Orphise : surpris dans sa chambre par le père, trahi par sa montre qui sonne et par son pistolet qui part tout seul, il aurait été contraint de l’épouser (scène 5). Géronte, ému, le croit et va retirer sa parole. Dorante triomphe devant Cliton, puis reçoit un billet d’Alcippe qui le provoque en duel.
Acte III : la vérité qu’on ne croit pas. Le duel tourne court. Philiste rétablit les faits : la fête sur l’eau était donnée par un autre et Clarice n’y était pas. Alcippe comprend que Dorante a tout inventé. Clarice apprend de son côté que le fils de Géronte serait marié. La nuit venue, à la fenêtre de Lucrèce, elle confronte Dorante à ses mensonges (scène 5). Il avoue que le mariage de Poitiers est une fable, forgée pour se garder à celle qu’il aime et qu’il appelle Lucrèce, et déclare que Clarice lui est indifférente. Clarice, qui se sait Clarice, n’y comprend plus rien et ne croit plus un mot. Ironie de la situation : Dorante est sincère pour la première fois et personne ne le croit.
Acte IV : le menteur s’empêtre. Dorante ne peut pas s’arrêter. Il raconte à Cliton qu’il vient de tuer Alcippe en duel, et Alcippe paraît, en parfaite santé, pour annoncer son prochain mariage avec Clarice. Dorante se rattrape en inventant un remède merveilleux. Géronte veut ensuite faire venir sa prétendue belle-fille : Dorante la prétend enceinte pour l’en empêcher. Le père décide alors d’écrire au beau-père, et Dorante se trompe sur le nom qu’il avait lui-même forgé, puis se rattrape encore. Cliton en tire la leçon : il faut bonne mémoire après qu’on a menti. Dorante achète enfin la complicité de Sabine, la femme de chambre de Lucrèce, pour faire parvenir une lettre à sa maîtresse. La vraie Lucrèce commence à s’y intéresser.
Acte V : le démasquage et la pirouette. Philiste apprend à Géronte que personne, à Poitiers, ne connaît la famille dont Dorante se dit le gendre. Le père, humilié d’avoir répété partout cette fable, accable son fils : « Êtes-vous gentilhomme ? » (scène 3). Dorante avoue qu’il aime Lucrèce, et Géronte accepte de la demander pour lui, non sans menaces s’il a menti encore. Devant les deux jeunes femmes réunies, Dorante découvre enfin que celle qu’il courtisait s’appelle Clarice. Il se retourne en un instant : il jure qu’il a toujours aimé la vraie Lucrèce et qu’il feignait. Les pères sont d’accord, les mariages se concluent (Dorante et Lucrèce, Alcippe et Clarice), et Cliton invite le public à apprendre à mentir d’après un si rare exemple.
Le parcours : « Mensonge et comédie »
Le parcours te demande de penser ensemble deux mots. Premier lien : le mensonge est un moteur dramatique. Chaque invention de Dorante produit une conséquence qu’il faut réparer par une invention nouvelle : la fête provoque la jalousie d’Alcippe et le duel, le faux mariage oblige à inventer une grossesse. L’intrigue avance par surenchère. Deuxième lien : le mensonge est une source de comique. Comique de situation (le mort qui entre en scène, le menteur sincère qu’on ne croit plus), comique de mots (les commentaires de Cliton), et plaisir du spectateur, qui en sait toujours plus que les victimes.
Troisième lien, le plus intéressant : le mensonge est un miroir du théâtre. Dorante ne ment pas comme un escroc, il raconte, il met en scène, il joue un personnage. Ses grands récits (la fête, le mariage) sont des morceaux de bravoure que le public applaudit pour leur invention même. Le menteur ressemble au dramaturge et au comédien : comme eux, il fabrique de l’illusion avec des mots. La comédie devient alors une réflexion sur le pouvoir de la parole et sur le plaisir de la fiction.
Garde enfin la question morale. On dit que la comédie corrige les mœurs par le rire. Or Dorante n’est pas vraiment puni : il épouse une jeune femme qui lui plaît et le dernier mot fait l’éloge de son habileté. La pièce condamne-t-elle le mensonge (Géronte, la honte publique, la perte de crédit) ou le célèbre-t-elle ? Une bonne copie ne tranche pas trop vite : elle montre que Corneille sépare le mensonge indigne, celui qui blesse l’honneur, du mensonge joyeux, celui qui fait le sel de la comédie.
Les thèmes majeurs pour la dissertation
Le mensonge comme art du récit
Dorante ment avec talent : précision des détails, sens du rythme, aplomb. Ses tirades de la fête sur l’eau et du mariage de Poitiers sont de vrais récits d’aventure. Le mensonge est ici une création verbale, plus proche du roman que de la tromperie intéressée.
L’être et le paraître dans le Paris galant
Dès la première scène, Cliton prévient son maître que Paris est une ville où l’apparence ne répond pas toujours à la réalité. Dorante, provincial fraîchement arrivé, veut paraître soldat et homme du monde. La pièce montre une société où l’on se construit par ce que l’on donne à voir et à entendre.
Le quiproquo et la vérité introuvable
L’erreur sur les noms de Clarice et de Lucrèce n’est pas un mensonge : c’est une méprise sincère. Elle brouille tout, au point que les aveux véridiques de Dorante passent pour de nouvelles fables. La comédie pose une vraie question : comment croire encore celui qui a menti ?
Le père et le fils : honneur contre fantaisie
Géronte incarne la morale aristocratique : un gentilhomme ne ment pas, et le mensonge déshonore toute une lignée. Sa colère de l’acte V donne à la pièce un moment de gravité. Face à lui, Dorante représente la jeunesse, le jeu et l’insouciance.
Maître et valet : Cliton, spectateur sur scène
Cliton ne mène pas l’intrigue comme le feront certains valets de comédie : il regarde, s’étonne, se laisse lui-même tromper et commente. Il est le relais du public sur le plateau et l’auteur des formules les plus célèbres de la pièce.
Citations et passages clés à retenir
« À la fin j’ai quitté la robe pour l’épée » (Dorante, acte I, scène 1)
Le premier vers de la pièce. Dorante change de costume et d’identité sociale : l’étudiant en droit devient cavalier. Tout part de ce désir de se réinventer, que le mensonge va prolonger.
« La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne. » (Cliton, acte I, scène 1)
Une maxime du valet sur l’art de plaire à Paris. Elle annonce l’esthétique de toute la pièce : ce qui compte, c’est la manière. Les mensonges de Dorante séduisent par leur forme.
Le récit de la fête sur l’eau (acte I) : Dorante s’attribue une collation galante avec bateaux, musiciens, festin et feu d’artifice.
Premier grand morceau de bravoure. Repère les procédés qui rendent le mensonge crédible : chiffres, détails concrets, enchaînement rapide. C’est aussi le mensonge qui lance l’intrigue secondaire, la jalousie d’Alcippe.
Le récit du mariage de Poitiers (acte II, scène 5) : la montre qui sonne, le pistolet qui part, l’épée brisée, le mariage forcé.
Le mensonge le plus romanesque, et le seul qui réponde à une urgence. Géronte est touché : la fiction produit une émotion vraie. Un passage idéal pour montrer que le menteur est un conteur.
La scène de la fenêtre (acte III, scène 5) : Dorante avoue la vérité à Clarice, qu’il prend pour Lucrèce, et n’est pas cru.
Le renversement central : le menteur dit vrai et sa parole ne vaut plus rien. Le quiproquo des noms redouble l’effet. À utiliser pour tout sujet sur les conséquences du mensonge.
« Les gens que vous tuez se portent assez bien. » (Cliton, acte IV, scène 2)
Dorante vient de raconter qu’il a tué Alcippe, et Alcippe entre en scène. Le démenti est immédiat, la formule du valet reste dans toutes les mémoires. Exemple parfait de comique de situation relayé par un comique de mots.
« Il faut bonne mémoire après qu’on a menti. » (Cliton, acte IV, scène 5)
Dorante vient de se tromper sur un nom qu’il avait lui-même inventé. La maxime résume la mécanique de la pièce : le mensonge oblige à mentir encore, et le menteur finit par se perdre dans ses propres fictions.
« Êtes-vous gentilhomme ? » (Géronte, acte V, scène 3)
La question du père fait basculer le ton. Pour Géronte, la noblesse est une exigence morale : celui qui ment la dément. C’est le contrepoids sérieux de la comédie, à opposer au mot de la fin de Cliton, qui invite à apprendre à mentir.
Réussir l’oral et l’écrit
Pour l’oral (lecture linéaire et entretien)
- • Les extraits les plus donnés : la scène d’exposition, le récit de la fête, le récit du mariage, la scène de la fenêtre, la colère de Géronte, le dénouement.
- • La pièce est en alexandrins : commente le rythme, les rimes, les effets d’accumulation qui donnent leur élan aux récits de Dorante.
- • Sur chaque extrait, demande-toi qui sait quoi : le comique naît presque toujours de l’écart entre ce que sait le public et ce que croient les personnages.
- • Lectures cursives naturelles : L’Illusion comique de Corneille (le théâtre comme illusion) ou Les Fausses Confidences de Marivaux (le mensonge au service de l’amour).
Pour l’écrit (dissertation)
- • Ton stock d’exemples : les deux grands récits, la scène de la fenêtre, le faux duel, la confrontation avec Géronte, le dernier vers de Cliton.
- • Notions à maîtriser : quiproquo, comique de situation, récit, double énonciation, théâtre dans le théâtre, dénouement.
- • Sujets types : « La comédie condamne-t-elle le mensonge ? », « Dorante est-il un personnage condamnable ? », « Rit-on du menteur ou bien avec lui ? ».
- • Ouvertures prêtes : Molière et ses hypocrites (Le Tartuffe, Dom Juan), où le mensonge devient inquiétant, ou Marivaux, où il devient un jeu amoureux.
Quiz : 10 questions pour te tester
1.En quelle année Le Menteur est-il publié et à quel genre appartient-il ?
1644. C’est une comédie en cinq actes et en vers, créée à Paris au théâtre du Marais.
2.D’où arrive Dorante au début de la pièce et qu’a-t-il abandonné ?
Il arrive de Poitiers, où il étudiait le droit. Il a quitté « la robe pour l’épée » : il veut désormais vivre à Paris en cavalier et plaire aux dames.
3.Quel est le premier mensonge de Dorante ?
Devant Clarice, aux Tuileries, il se fait passer pour un soldat revenu des guerres d’Allemagne, alors qu’il sort tout juste de l’université.
4.Sur quel quiproquo repose toute l’intrigue ?
Une confusion de noms : Dorante croit que la jeune femme qu’il a abordée s’appelle Lucrèce, alors que c’est Clarice. Lucrèce est l’amie qui l’accompagnait.
5.Que prétend Dorante devant Alcippe et Philiste à l’acte I ?
Qu’il est l’auteur de la fête somptueuse donnée la veille sur l’eau à une dame (bateaux, musique, festin, feu d’artifice). Alcippe en conclut que Clarice le trompe.
6.Quel mensonge Dorante invente-t-il pour refuser le mariage proposé par son père ?
Il prétend s’être marié en secret à Poitiers avec une certaine Orphise, après avoir été surpris dans sa chambre par le père de la jeune fille (acte II, scène 5).
7.Que se passe-t-il dans la scène de la fenêtre, à l’acte III ?
Clarice, cachée par la nuit, parle à Dorante sous le nom de Lucrèce. Il lui avoue que son mariage est une invention : pour une fois il dit vrai, et elle ne le croit pas.
8.Quelle réplique de Cliton accueille Alcippe, que Dorante disait avoir tué en duel ?
« Les gens que vous tuez se portent assez bien. » Le valet souligne avec ironie que le mensonge vient d’être démenti par les faits.
9.Quelle question Géronte pose-t-il à son fils quand il découvre la vérité ?
« Êtes-vous gentilhomme ? » (acte V, scène 3). Pour le père, mentir est indigne d’un noble : la naissance ne suffit pas, il faut la mériter par sa conduite.
10.Comment la pièce se termine-t-elle ?
Dorante découvre sa méprise sur les noms, affirme avoir toujours aimé la vraie Lucrèce et l’épouse. Clarice épouse Alcippe. Cliton conclut en invitant le public à apprendre à mentir d’après un si rare exemple.
Tu veux des QCM et des flashcards générés depuis TON cours sur l’œuvre ?
Essayer gratuitementQuestions fréquentes
Quel est le parcours associé au Menteur au bac 2027 ?
Le Menteur s’étudie avec le parcours « Mensonge et comédie ». Il t’invite à réfléchir au lien entre le mensonge et le théâtre comique : le mensonge fait avancer l’intrigue (chaque invention de Dorante crée un nouvel obstacle), il fait rire (le menteur s’empêtre, le valet commente) et il ressemble au théâtre lui-même, qui est un art de la feinte assumée.
Le Menteur est-il une comédie ou une tragédie ?
C’est une comédie en cinq actes et en vers (alexandrins). Corneille est surtout connu pour ses tragédies et pour Le Cid, mais il a commencé sa carrière par des comédies et il y revient avec Le Menteur, juste après une série de tragédies romaines. La pièce respecte les codes du genre : personnages de condition privée, intrigue amoureuse, quiproquos et dénouement par le mariage.
De quelle pièce Corneille s’est-il inspiré ?
D’une comédie espagnole, La Verdad sospechosa (La Vérité suspecte) de Juan Ruiz de Alarcón, que Corneille a d’abord crue de Lope de Vega. Il reconnaît lui-même que sa pièce est en partie traduite, en partie imitée de ce modèle. La grande différence tient au dénouement : chez Alarcón le menteur est puni, alors que Dorante s’en sort avec élégance.
Pourquoi Dorante ment-il ?
Rarement par intérêt, presque toujours par plaisir et pour briller. Fraîchement arrivé de Poitiers, il veut passer pour un cavalier accompli et s’invente un passé de soldat. Ses mensonges sont des récits brillants, improvisés, qui éblouissent son auditoire. Un seul répond à une nécessité : le faux mariage, inventé pour échapper à l’union que son père lui propose. Dorante est moins un fourbe qu’un inventeur de fictions.
Quels personnages faut-il connaître en priorité ?
Dorante (le menteur, jeune homme qui vient de quitter ses études de droit), Cliton (son valet, témoin ébahi et commentateur comique), Géronte (son père, attaché à l’honneur), Clarice (la jeune femme que Dorante aborde aux Tuileries), Lucrèce (son amie, dont Dorante lui attribue le nom par erreur), Alcippe (amant jaloux de Clarice), Philiste (l’ami qui rétablit les faits), ainsi qu’Isabelle et Sabine, les suivantes.