L’autrice et le contexte
Françoise de Graffigny (1695-1758) naît à Nancy, en Lorraine. Mariée très jeune à un homme violent dont elle obtient d’être séparée, veuve et sans fortune, elle vit d’abord dans l’entourage de la cour de Lorraine. Elle séjourne quelque temps à Cirey chez Voltaire et Émilie du Châtelet, puis s’installe à Paris, où elle devient femme de lettres sur le tard. Les Lettres d’une Péruvienne (1747) puis sa pièce Cénie (1750) lui valent la célébrité, et son salon reçoit des écrivains et des philosophes.
Le roman paraît au cœur du siècle des Lumières, un an avant De l’esprit des lois. Il croise deux modes littéraires. D’une part le roman par lettres, et en particulier le modèle des Lettres persanes de Montesquieu (1721), où des étrangers observent la France d’un œil neuf. D’autre part le goût de l’époque pour l’Amérique des Incas : Graffigny se documente dans l’ouvrage de l’Inca Garcilaso de la Vega, et dénonce dès les premières pages la brutalité de la conquête espagnole.
Le succès est considérable : le roman est réédité et traduit tout au long du siècle. En 1752, Graffigny en donne une édition augmentée (quarante et une lettres au lieu de trente-huit, précédées d’une « Introduction historique » sur le Pérou), qui renforce la critique sociale, notamment sur l’éducation des femmes. Longtemps oublié, le livre a été redécouvert à la fin du XXe siècle. On y lit aujourd’hui l’une des grandes voix féminines des Lumières.
Résumé détaillé
L’enlèvement et la traversée. Zilia, vierge consacrée au Soleil, devait épouser Aza, héritier de l’empire inca. Le jour des noces, les Espagnols envahissent le temple, tuent, pillent et l’emmènent prisonnière. Grâce à ses quipos, cordelettes qu’elle noue en secret, elle raconte à Aza son arrachement et son espoir d’être délivrée. Embarquée sur un navire, elle ne comprend rien à ce qui l’entoure. Un combat en mer la fait changer de maîtres : le vaisseau espagnol est pris par des Français. Leur chef, Déterville, la soigne et la respecte. Elle prend ses égards pour une forme de culte, sans deviner qu’il est tombé amoureux d’elle.
La découverte de la France. Zilia débarque dans un monde dont elle n’a ni les mots ni les codes. Elle croit d’abord qu’on la ramène vers Aza. Tout l’étonne : le miroir, où elle prend son reflet pour une compagne, le carrosse, les maisons, les habits, les manières. Elle décrit chaque chose par des détours, et le lecteur redécouvre avec elle ce qui lui semblait banal. À Paris, elle est reçue dans la famille de Déterville : la mère, hautaine, la traite en curiosité, tandis que la sœur, Céline, devient son amie. Mais ses quipos touchent à leur fin, et avec eux le seul lien qui la rattache à Aza.
L’apprentissage de la langue et le temps de la critique. Après un silence forcé, Zilia reprend la plume : elle sait désormais écrire en français. La langue lui ouvre « un nouvel univers ». Elle comprend qu’elle est très loin du Pérou, et commence à juger ce qu’elle voit. Placée un temps dans un couvent avec Céline, elle y découvre une instruction pauvre, faite de pratiques plus que d’idées. Elle comprend aussi le sens des attentions de Déterville, qui lui déclare son amour : elle lui répond avec reconnaissance, mais reste fidèle à Aza. Ses lettres deviennent alors un tableau de la France : pouvoir de l’or, misère à côté du luxe, politesses vides, vanité du paraître, et surtout éducation manquée des femmes, auxquelles on n’apprend rien de solide avant de leur reprocher leur légèreté.
L’attente et la trahison d’Aza. Déterville, généreux jusqu’au bout, retrouve la trace d’Aza, qui vit en Espagne, et organise sa venue. La mort de la mère change la situation de la famille : Céline peut épouser l’homme qu’elle aime. Zilia, de son côté, retrouve une partie des trésors du temple du Soleil, ce qui lui permet de ne dépendre de personne, et Déterville lui fait la surprise d’une maison de campagne qui lui appartient en propre. Elle attend Aza avec une confiance entière. Mais celui-ci s’est converti à la religion des Espagnols et veut épouser une Espagnole. Il vient, la revoit et la quitte. Le monde de Zilia s’effondre une seconde fois.
Le dénouement. Les dernières lettres ne s’adressent plus à Aza, mais à Déterville. Après le désespoir, Zilia se reconstruit. Elle refuse le mariage que tout semblait préparer et propose à Déterville l’amitié à la place de l’amour. Dans sa maison, entre ses livres et la nature, elle choisit une vie libre et paisible, fondée sur le plaisir d’être : « Je suis, je vis, j’existe. » L’étrangère captive est devenue une femme indépendante.
Le parcours : « Un nouvel univers s’est offert à mes yeux »
La formule est prononcée par Zilia au moment où elle maîtrise assez le français pour comprendre ce qui l’entoure. Chaque mot compte. « Nouvel univers » : pas seulement un pays, mais un ensemble complet de croyances, d’usages et de valeurs, qui oblige à tout réapprendre. « Offert » : la découverte est subie (Zilia n’a rien choisi), mais elle devient une chance de connaître. « À mes yeux » : tout passe par un regard singulier, celui d’une femme, étrangère et captive.
Ce regard produit deux effets. D’abord un effet de dépaysement : en décrivant un miroir ou un carrosse sans savoir les nommer, Zilia rend étrange ce que le lecteur français ne remarquait plus. Ensuite un effet critique : venue d’ailleurs, elle n’a aucune raison de trouver naturelles les inégalités, l’hypocrisie mondaine ou la condition des femmes. Le parcours est aussi celui d’une transformation : en découvrant un univers, Zilia se découvre elle-même, et son itinéraire va de la dépendance à l’autonomie.
Pour la dissertation, évite de réduire le roman à l’un de ses deux versants. C’est une histoire d’amour et un texte d’idées, et l’une sert l’autre : on écoute la critique de Zilia parce qu’on est touché par son sort. Garde aussi une question en réserve : ce regard « péruvien » est une invention d’une romancière française. Le Pérou de Graffigny est idéalisé, et il sert surtout de miroir pour parler de la France. Le « nouvel univers » est finalement le nôtre, vu autrement.
Les thèmes majeurs pour la dissertation
Le regard étranger : s’étonner pour mieux voir
Zilia décrit sans comprendre, puis comprend et juge. Sa naïveté est une arme : elle fait apparaître l’arbitraire des usages français. Le procédé vient des Lettres persanes, mais il est ici porté par une victime de la conquête européenne, ce qui renverse la question de savoir qui est le « barbare ».
Le langage et l’écriture : des quipos au français
Écrire, pour Zilia, c’est survivre et rester fidèle. La perte des quipos est une perte de voix, l’apprentissage du français une renaissance. Le roman lie sans cesse langue et connaissance : on ne voit vraiment un univers que lorsqu’on peut le dire.
La critique de la société française
Inégalité des richesses, goût du superflu, culte de l’apparence, politesse sans vérité : Zilia oppose à la France l’image d’un Pérou plus juste et plus sincère. C’est le versant « littérature d’idées » du roman, à illustrer par des exemples précis.
La condition et l’éducation des femmes
Zilia observe qu’on élève les Françaises pour plaire et non pour penser, au couvent puis dans le monde, et qu’on les méprise ensuite pour une ignorance dont elles ne sont pas responsables. Le destin de Céline, soumise aux calculs de sa famille, en est l’illustration. Thème capital, renforcé dans l’édition de 1752.
Amour, fidélité et indépendance
Le roman est d’abord une longue plainte amoureuse, pleine de sensibilité. Mais l’amour trahi ne détruit pas l’héroïne : elle refuse de remplacer un attachement par un autre et préfère l’amitié, l’étude et la possession de soi. Le dénouement fait de Zilia une figure d’émancipation.
Citations et passages clés à retenir
L’ouverture de la première lettre, cri adressé à l’absent : « Aza ! mon cher Aza ! »
Le roman commence par une apostrophe et par une plainte. Le ton est celui de la tragédie et de l’élégie : exclamations, vocabulaire de la douleur. Le récit de l’invasion du temple fait aussi entendre, dès le début, la condamnation de la conquête espagnole.
Zilia et ses quipos : les nœuds qu’elle forme en secret pour parler à Aza, puis l’angoisse de voir ses cordons s’épuiser.
Passage clé sur l’écriture. Les quipos sont le lien avec l’être aimé et avec la culture d’origine. Leur fin annonce une rupture : pour continuer à exister par les mots, Zilia devra passer dans la langue de l’autre.
La scène du miroir : Zilia croit voir une jeune fille vêtue comme elle, et veut aller vers elle.
L’exemple type du regard neuf. L’objet le plus familier devient une énigme. La scène a aussi une valeur symbolique : Zilia se voit pour la première fois de l’extérieur, comme une autre, au moment où elle perd tous ses repères.
« Un nouvel univers s’est offert à mes yeux. »
La phrase qui donne son titre au parcours, prononcée quand Zilia comprend enfin le français. Elle marque le tournant du livre : avant, l’étonnement et l’erreur, après, la connaissance et la critique. À citer dans toute introduction.
Le tableau de l’inégalité : Zilia découvre qu’en France, sans or, on ne peut obtenir ce qui est nécessaire pour vivre.
La critique sociale la plus directe. Zilia compare avec l’empire inca tel qu’elle le présente, où le souverain pourvoit aux besoins de tous. Le détour par le Pérou permet de juger le royaume de France sans le nommer en accusé.
La lettre sur l’éducation des femmes (lettre XXXIV de l’édition de 1752).
Le passage le plus engagé du roman. Zilia y démonte un mécanisme : on n’apprend rien de solide aux filles, puis on leur reproche d’être frivoles. Indispensable pour tout sujet sur la portée critique de l’œuvre.
La maison de campagne : Zilia apprend, au milieu d’une fête, que le domaine où on l’a conduite est le sien.
Scène heureuse qui prépare le dénouement. Avoir un lieu à soi, c’est ne plus être une captive ni une protégée. La maison donne à l’indépendance finale de l’héroïne une base concrète.
La dernière lettre et le plaisir d’être : « Je suis, je vis, j’existe. »
Trois verbes en gradation, à la première personne, sans complément : Zilia n’a plus besoin d’un autre pour se définir. Le bonheur ne vient ni de la passion ni du mariage, mais de la conscience tranquille d’exister. C’est la conclusion philosophique du roman.
Réussir l’oral et l’écrit
Pour l’oral (lecture linéaire et entretien)
- • Les extraits les plus étudiés : l’ouverture (l’enlèvement), la découverte du navire ou du miroir, la reprise de l’écriture en français, une lettre de critique sociale, la lettre sur les femmes, la dernière lettre.
- • Sur chaque extrait, observe le point de vue : périphrases pour nommer l’inconnu, comparaisons avec le Pérou, marques de l’étonnement puis du jugement.
- • N’oublie pas le registre : le roman est aussi pathétique et lyrique (apostrophes à Aza, exclamations, vocabulaire du sentiment).
- • Lecture cursive naturelle : les Lettres persanes de Montesquieu ou L’Ingénu de Voltaire. Pour l’entretien, prépare un avis sur le dénouement : Zilia a-t-elle raison de refuser Déterville ?
Pour l’écrit (dissertation)
- • Ton stock d’exemples : les quipos, le miroir, l’apprentissage du français, le couvent, la critique de l’or et du paraître, la lettre sur les femmes, la trahison d’Aza, la maison, la dernière lettre.
- • Notions à maîtriser : roman épistolaire, monodie (une seule voix), regard étranger, exotisme, relativisme, Lumières, sensibilité, registre pathétique.
- • Sujets types : « Le regard de l’étranger permet-il de mieux voir sa propre société ? », « Les Lettres d’une Péruvienne sont-elles un roman d’amour ou un roman d’idées ? », « Découvrir un nouvel univers, est-ce se découvrir soi-même ? ».
- • Ouvertures prêtes : Montaigne et le chapitre « Des cannibales », le Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot, ou les récits d’exil contemporains.
Quiz : 10 questions pour te tester
1.Qui est l’autrice des Lettres d’une Péruvienne et quand le roman paraît-il ?
Françoise de Graffigny (1695-1758). Le roman paraît en 1747 et connaît un succès immédiat. Une édition augmentée paraît en 1752, avec de nouvelles lettres et une « Introduction historique » sur les Incas.
2.Qui écrit, et à qui ?
Zilia, jeune Péruvienne élevée au temple du Soleil, écrit à Aza, le prince inca qu’elle devait épouser. Les toutes dernières lettres sont adressées à Déterville. On ne lit jamais les réponses : le roman est à une seule voix.
3.Dans quelles circonstances Zilia est-elle enlevée ?
Le jour même où elle devait épouser Aza, les Espagnols envahissent le temple du Soleil, massacrent et pillent, puis l’emmènent captive. Le roman s’ouvre sur cette violence de la conquête.
4.Comment Zilia passe-t-elle des mains des Espagnols à celles des Français ?
Le navire espagnol qui l’emporte est pris en mer par un vaisseau français. Son commandant, Déterville, la traite avec respect, la protège et tombe amoureux d’elle.
5.Qu’est-ce qu’un quipo ?
Un ensemble de cordelettes nouées que les Incas utilisaient pour garder la mémoire des faits. Zilia s’en sert pour écrire à Aza au début du roman, avant d’apprendre à écrire en français.
6.Quels objets et usages européens étonnent Zilia à son arrivée ?
Le navire, qu’elle prend d’abord pour une maison flottante, le miroir, où elle croit voir une autre jeune fille, le carrosse, les vêtements, les politesses. Comme elle ne connaît pas les mots, elle décrit les choses par périphrases.
7.Que change pour Zilia l’apprentissage du français ?
Tout. Elle peut de nouveau écrire, comprendre ce qu’on lui dit et juger ce qu’elle voit. C’est à ce moment qu’elle déclare qu’un nouvel univers s’est offert à ses yeux. Le roman passe de l’étonnement à la critique.
8.Que reproche Zilia à la société française ?
Le règne de l’argent et l’inégalité des fortunes, le goût du superflu et des apparences, la politesse sans sincérité, et le sort fait aux femmes, mal instruites puis méprisées pour leur ignorance.
9.Que devient Aza ?
Emmené en Espagne, il s’est converti au christianisme et s’apprête à épouser une Espagnole. Il vient à Paris, revoit Zilia et la quitte. La fidélité de l’héroïne n’a pas été payée de retour.
10.Comment le roman se termine-t-il ?
Zilia refuse d’épouser Déterville et lui propose une amitié durable. Installée dans sa maison de campagne, elle choisit une vie indépendante et célèbre le simple plaisir d’exister : « Je suis, je vis, j’existe. »
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Essayer gratuitementQuestions fréquentes
De quoi parlent les Lettres d’une Péruvienne ?
C’est un roman par lettres à une seule voix. Zilia, jeune Péruvienne promise au prince inca Aza, est enlevée par les conquérants espagnols, puis recueillie par un officier français, Déterville, qui l’emmène en France. Elle écrit à Aza tout ce qu’elle vit : sa douleur, sa découverte d’un monde inconnu, son apprentissage du français, puis son jugement sur la société française. Le roman mêle ainsi une histoire d’amour et une critique des mœurs.
Que sont les quipos dont Zilia se sert pour écrire ?
Des cordelettes nouées, de différentes couleurs, que les Incas utilisaient pour conserver la mémoire des comptes et des événements. Dans le roman, Zilia s’en sert comme d’une écriture pour s’adresser à Aza. Quand sa provision de cordons s’épuise, elle doit se taire, jusqu’à ce qu’elle sache écrire en français. Les premières lettres sont donc présentées comme des quipos que Zilia aurait elle-même traduits plus tard.
Quel est le parcours associé aux Lettres d’une Péruvienne ?
Le parcours s’intitule « Un nouvel univers s’est offert à mes yeux ». La formule est de Zilia elle-même. Elle invite à étudier la rencontre avec un monde inconnu : l’étonnement, l’incompréhension, puis la connaissance et le jugement. Elle conduit aussi à s’interroger sur ce que le regard d’une étrangère révèle d’une société à ceux qui y vivent sans plus la voir.
Pourquoi le dénouement du roman est-il original ?
Parce que Zilia ne finit ni mariée, ni morte, ni enfermée au couvent, les trois issues habituelles d’une héroïne de roman à cette époque. Trahie par Aza, elle refuse pourtant d’épouser Déterville, qui l’aime, et ne lui offre que son amitié. Elle choisit de vivre dans sa propre maison, entre l’étude, la nature et la réflexion. Ce choix d’indépendance a déconcerté bien des lecteurs du temps. Il fait aujourd’hui la modernité du livre.
Quel rapport avec les Lettres persanes de Montesquieu ?
Graffigny reprend le procédé que Montesquieu a rendu célèbre en 1721 : faire décrire la France par un étranger qui s’étonne de tout. Mais elle le transforme. Son étrangère est une femme, une captive et non une voyageuse, issue d’un peuple vaincu par les Européens. Et une seule voix s’exprime, celle de Zilia, ce qui donne au roman une unité de sentiment que n’ont pas les Lettres persanes. La critique sociale passe par une histoire intime.