Au programme du bac de français 2027

Pour un oui ou pour un non

Nathalie Sarraute (1982)

Parcours : « Théâtre et dispute » · Pièce d’un seul tenant, sans actes ni scènes

L’auteur et le contexte

Nathalie Sarraute (1900-1999), née en Russie et arrivée enfant à Paris, est d’abord avocate avant de se consacrer à l’écriture. Son premier livre, Tropismes (1939), donne son nom à ce qu’elle explorera toute sa vie : les tropismes, ces mouvements intérieurs minuscules et fugitifs que déclenchent en nous les paroles des autres. Son essai L’Ère du soupçon (1956) met en cause le personnage et l’intrigue traditionnels et fait d’elle une figure du Nouveau Roman. Tu la connais peut-être pour Enfance (1983), son récit autobiographique.

Elle vient au théâtre dans les années 1960, par la radio : Le Silence, Le Mensonge, puis Isma, C’est beau, Elle est là. Ce détail compte. Un théâtre pensé pour l’écoute n’a besoin ni de décor ni de gestes : tout repose sur les voix, les intonations, les silences. Pour un oui ou pour un non, sa dernière pièce, suit le même chemin : écrite pour la radio, publiée en 1982, elle est portée à la scène en 1986 et devient son texte dramatique le plus joué.

La pièce pousse à bout une idée simple : au théâtre, ce que le roman devait décrire de l’intérieur (la sous-conversation) doit remonter à la surface et se dire tout haut. Les personnages de Sarraute disent donc ce que, dans la vie, on tait toujours. C’est ce qui rend la dispute à la fois étrange et familière.

Résumé détaillé

La pièce n’est divisée ni en actes ni en scènes. Pour t’y repérer, tu peux la découper en cinq mouvements.

1. L’enquête. H.1 rend visite à H.2, son ami de longue date. Il a remarqué que H.2 prenait ses distances et veut savoir pourquoi. H.2 se dérobe : il n’y a rien, rien en tout cas qui puisse se dire. H.1 insiste, au nom de leur amitié. Dès ces premières répliques, les hésitations et les points de suspension installent le malaise : quelque chose existe, que le langage ordinaire ne sait pas nommer.

2. L’aveu. H.2 finit par céder. Un jour qu’il se vantait d’une petite réussite, H.1 lui a répondu : « C’est bien… ça ». Les mots sont anodins. Ce qui a blessé, c’est l’accent mis sur « bien » et le léger suspens avant « ça ». H.1 tombe des nues. H.2 raconte alors qu’il a voulu faire reconnaître son droit à rompre, comme devant un tribunal, et qu’il a été débouté : aucun motif valable. Il sait désormais comment on classe les gens comme lui, ceux qui rompent « pour un oui ou pour un non ».

3. Le recours aux voisins. Pour trancher, on fait venir deux voisins, H.3 et F. H.2 tente de leur expliquer ce qu’il a entendu dans la formule : de la condescendance. Il évoque aussi la manière dont H.1 lui met sous les yeux son bonheur bien installé, comme un piège où il devrait se sentir inférieur. Les voisins ne suivent pas. Pour eux, il n’y a pas d’affaire, et H.2 passe pour un susceptible. Ils se retirent. Le jugement du sens commun a échoué.

4. Le renversement. Les deux amis se retrouvent seuls, et une phrase relance tout : H.2 reprend les mots de Verlaine, « la vie est là ». H.1 identifie la citation et parle de « poétique ». Cette fois, c’est lui qui attaque. Il reproche à H.2 sa posture d’homme à part, qui regarde de haut ceux qui ont choisi une vie réglée, et il fait remonter ses propres griefs, de vieux souvenirs restés en travers. L’accusé devient accusateur : chacun découvre que l’autre le méprise depuis longtemps.

5. Deux camps, deux mots. La dispute aboutit à un constat : ils appartiennent à deux mondes opposés, qui se combattent depuis toujours. Faut-il rompre ? Ils imaginent une nouvelle demande devant les juges et savent qu’ils seraient déboutés tous les deux. La pièce s’achève sur un échange minimal, où l’expression du titre se défait : l’un dit « Oui », l’autre répond « Non ». Rien n’est résolu.

Le parcours : « Théâtre et dispute »

La dispute est aussi vieille que le théâtre : pas de scène sans conflit. Mais d’habitude, on se dispute pour quelque chose (un amour, un héritage, le pouvoir). Sarraute retire l’enjeu extérieur et garde la dispute pure. Il ne reste que deux voix et une intonation. Le parcours t’invite donc à observer la dispute comme moteur dramatique à elle seule : elle a son exposition (l’enquête), ses péripéties (l’aveu, les voisins, Verlaine), ses renversements, et un dénouement qui n’en est pas un.

Deuxième piste : la dispute comme procès. L’imaginaire de la justice traverse la pièce : une demande rejetée, un verdict, des témoins. Les voisins tiennent le rôle du jury, et le public aussi. Qui a raison ? H.2 est-il d’une susceptibilité maladive, ou a-t-il perçu une violence réelle que les autres refusent de voir ? La pièce ne tranche pas, et c’est à toi, spectateur, de juger.

Troisième piste : la dispute comme révélateur. Elle fait apparaître ce que la politesse recouvre : les rapports de domination cachés dans une amitié, le besoin de classer l’autre, la violence des mots les plus simples. En cela, le théâtre de Sarraute est aussi une dispute avec le langage lui-même, toujours suspect d’enfermer les êtres dans des étiquettes.

Les thèmes majeurs pour la dissertation

Le pouvoir des mots et de l’intonation

Tout part de trois mots et d’un silence. La pièce montre que le sens d’une phrase ne tient pas seulement à ce qu’elle dit, mais à la façon dont elle est dite. Une intonation peut contenir un jugement entier. C’est une leçon de théâtre : le texte n’existe pleinement que dans la voix.

Tropismes et sous-conversation

Sous la conversation polie circulent des mouvements que personne ne formule : se sentir rabaissé, vouloir dominer, reculer. Sarraute les fait monter à la surface. Les points de suspension, les phrases inachevées, les reprises de mots sont les outils de cette exploration.

L’amitié mise à l’épreuve

Les deux hommes sont amis depuis toujours. La dispute révèle pourtant une rivalité ancienne et un mépris réciproque. La pièce pose une question dérangeante : nos liens les plus solides reposent-ils sur des malentendus qu’il vaut mieux ne pas éclaircir ?

Deux manières d’être au monde

H.1 représente l’intégration : réussite, famille, assurance de celui qui est du bon côté. H.2 représente la marge : il refuse les cases, se méfie des mots tout faits, tient à sa singularité. Aucun n’est donné comme modèle : chacun a sa part de mauvaise foi.

Le regard des autres et les étiquettes

Les voisins incarnent la norme, le bon sens qui ne voit pas où est le problème. Leur verdict range H.2 dans une catégorie. Nommer, classer, mettre entre guillemets (« poétique ») : pour Sarraute, c’est déjà une violence.

Citations et passages clés à retenir

L’ouverture : H.1 presse H.2 de dire ce qu’il a contre lui, et H.2 répond d’abord que ce n’est rien.

Une exposition sans décor ni présentation : on entre directement dans le malaise. Observe comment le mot « rien » revient et change de valeur. Ce rien est précisément le sujet de la pièce.

« C’est bien… ça » (les mots de H.1, rapportés par H.2)

La formule au cœur de la dispute, et la seule citation à connaître absolument. Insiste sur les points de suspension : la blessure tient à un étirement et à un silence. Tu peux la commenter comme un exemple parfait de tropisme.

Le récit de la demande rejetée : H.2 explique qu’il a voulu faire admettre son droit à rompre et qu’il a été débouté.

La métaphore du tribunal. La société n’admet la rupture que pour des motifs reconnus. Ce qui ne peut pas se nommer n’a pas d’existence légale : H.2 est condamné d’avance.

« pour un oui ou pour un non » (l’étiquette appliquée à H.2)

Le titre apparaît dans le texte comme un jugement social : celui qui rompt sans raison valable. Montre comment la pièce retourne l’expression en prouvant que ce presque rien engage tout.

L’intervention des voisins, H.3 et F., appelés pour juger.

Le moment où la dispute cherche un public et un arbitre. Leur incompréhension est comique, mais elle isole H.2. Passage idéal pour traiter la dimension de procès et la place du spectateur.

Le bonheur de H.1, que H.2 décrit comme un piège tendu.

H.2 retourne l’accusation : la condescendance n’est pas un accident, c’est une habitude. L’image du piège donne une forme concrète à un sentiment diffus, selon la méthode de Sarraute, qui traduit les tropismes par des images.

« la vie est là » : les mots de Verlaine (Sagesse) repris par H.2, et le mot « poétique » lâché par H.1.

Le pivot de la pièce. Une citation innocente rallume le conflit et inverse les rôles : c’est maintenant H.1 qui se sent méprisé. Les guillemets que l’on entend autour de « poétique » sont une arme.

Les derniers mots : « Oui » pour l’un, « Non » pour l’autre.

Une fin ouverte. L’expression figée du titre se décompose en deux réponses opposées, une par camp. Ni rupture ni réconciliation : la dispute pourrait reprendre à l’infini.

Réussir l’oral et l’écrit

Pour l’oral (lecture linéaire et entretien)

  • • Les extraits les plus donnés : l’ouverture, l’aveu du « C’est bien… ça », la scène avec les voisins, le passage sur Verlaine, la fin.
  • • Commente la ponctuation : points de suspension, phrases interrompues, reprises. Elle joue le rôle que tiennent ailleurs les didascalies.
  • • Suis le rapport de force réplique après réplique : qui interroge, qui se défend, à quel moment les rôles s’inversent.
  • • Lectures cursives naturelles : « Art » de Yasmina Reza (une amitié qui se déchire à propos d’un tableau blanc) ou Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce (la parole qui échoue à dire).

Pour l’écrit (dissertation)

  • • Ton stock d’exemples : la formule initiale, le tribunal imaginaire, l’échec des voisins, la citation de Verlaine, le « Oui » et le « Non » de la fin.
  • • Notions à maîtriser : tropisme, sous-conversation, Nouveau Roman, théâtre de la parole, non-dit, double énonciation, fin ouverte.
  • • Sujets types : « La dispute au théâtre sépare-t-elle ou révèle-t-elle ? », « Ne se passe-t-il vraiment rien dans la pièce ? », « Le spectateur peut-il prendre parti ? ».
  • • Ouverture prête : la dispute d’Alceste et de Philinte au début du Misanthrope de Molière, autre amitié mise à l’épreuve par une exigence de sincérité.

Quiz : 10 questions pour te tester

1.En quelle année la pièce est-elle publiée et pour quel média a-t-elle d’abord été écrite ?

Elle est publiée en 1982. Elle a d’abord été écrite pour la radio, comme plusieurs pièces de Nathalie Sarraute, avant d’être portée à la scène en 1986.

2.Comment les personnages sont-ils désignés ?

Par des lettres et des chiffres : H.1 et H.2, les deux amis, puis H.3 et F., les deux voisins. Ils n’ont ni nom ni prénom.

3.Qui prend l’initiative de l’explication au début de la pièce ?

H.1. Il a senti que H.2 s’éloignait de lui et vient lui demander ce qu’il lui reproche. H.2 commence par répondre que ce n’est rien.

4.Quels sont les mots à l’origine de la brouille ?

« C’est bien… ça », prononcés par H.1 un jour où H.2 se vantait d’un succès. Ce ne sont pas les mots qui blessent, mais la façon de les dire : un étirement, un petit temps d’arrêt avant « ça ».

5.Que reproche exactement H.2 à cette intonation ?

Sa condescendance : il y entend le ton de quelqu’un qui se place au-dessus de lui et le félicite de haut, comme on encourage un inférieur.

6.Pourquoi H.2 fait-il appel aux voisins, et avec quel résultat ?

Pour qu’ils jugent l’affaire, comme des témoins ou des jurés. C’est un échec : H.3 et F. ne comprennent pas qu’on se fâche pour si peu et repartent en trouvant H.2 étrange.

7.Quel poète est cité au cours de la dispute ?

Verlaine. H.2 reprend les mots « la vie est là », tirés du recueil Sagesse. H.1 relève aussitôt la citation, et le mot « poétique » devient un nouveau sujet de querelle.

8.Qu’est-ce qui oppose les deux amis en profondeur ?

Deux façons de vivre. H.1 est installé dans la réussite sociale et familiale. H.2 vit à l’écart, refuse les catégories toutes faites et les places assignées. Chacun se sent jugé par l’autre.

9.Qu’appelle-t-on la sous-conversation ?

Ce qui se joue sous les mots échangés : les mouvements intérieurs, les blessures et les attaques que la conversation de surface dissimule. Le terme vient d’un essai de Sarraute recueilli dans L’Ère du soupçon (1956).

10.Comment la pièce se termine-t-elle ?

Sans réconciliation et sans rupture nette. Les deux amis constatent ce qui les sépare, et leurs derniers mots s’opposent : l’un dit « Oui », l’autre « Non ».

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Questions fréquentes

Que signifie le titre Pour un oui ou pour un non ?

L’expression courante veut dire « pour un rien, sans raison sérieuse ». Dans la pièce, c’est l’étiquette que la société colle à H.2 : celui qui rompt avec ses amis pour un oui ou pour un non. Sarraute prend l’expression à rebours. Elle montre que ce « rien » contient tout, et la dernière page lui rend son sens littéral : les deux amis finissent par dire, l’un « oui », l’autre « non ».

Quel est le parcours associé à la pièce au bac 2027 ?

Pour un oui ou pour un non s’étudie avec le parcours « Théâtre et dispute ». Il t’invite à réfléchir à la dispute comme matière même du théâtre : un conflit qui passe par la parole, qui se déroule devant témoins (les voisins, le public), et qui révèle ce que les relations ordinaires tiennent caché. Chez Sarraute, la dispute n’accompagne pas l’action : elle est toute l’action.

Pourquoi les personnages n’ont-ils pas de nom ?

Ils sont désignés par H.1, H.2, H.3 (des hommes) et F. (une femme). On ne connaît ni leur âge, ni leur métier exact, ni leur visage. Sarraute refuse le personnage traditionnel, avec son état civil et sa psychologie toute faite : ce qui l’intéresse, ce sont les mouvements intérieurs que chacun peut reconnaître en soi. L’anonymat rend la dispute universelle.

Qu’est-ce qu’un tropisme chez Nathalie Sarraute ?

Le mot vient de la biologie. Sarraute l’emploie pour désigner des mouvements intérieurs infimes et très rapides, à la limite de la conscience, que provoquent en nous les paroles et la présence des autres : un recul, une blessure, un élan. Ils se cachent sous les conversations les plus banales. Toute son œuvre, romans et théâtre, cherche à les rendre sensibles.

Y a-t-il une action dans cette pièce ?

Au sens classique, presque aucune : pas d’intrigue amoureuse, pas de péripétie extérieure, un seul lieu, deux amis qui parlent. L’action est dans le langage. Chaque mot déplace le rapport de force, chaque silence relance le conflit. C’est un théâtre de la parole, où l’événement est une intonation.