Fiche de révision : Arendt et le concept d’histoire

Plan du Cours

  1. Histoire, liberté et contingence
  2. Spécificité des régimes totalitaires
  3. Éléments et cristallisation totalitaire
  4. Comprendre la rupture totalitaire
  5. Du concept antique au processus moderne
  6. Action et fabrication
  7. Histoire et imprévisibilité
  8. Perte du monde et société de masse
  9. Benjamin et les trésors du passé

1. Histoire, liberté et contingence

★ À maîtriser

📌 Arendt conçoit l’histoire comme le champ de la liberté et de la contingence, où surgissent des actes collectifs imprévisibles et des événements sans précédent.

  • Arendt rejette les philosophies de l’histoire dont les paradigmes sont associés à Hegel puis à Marx, parce qu’elles supposent un sens prédéfini ou des lois infaillibles de l’histoire.

Compléments

  • Pour Arendt, comprendre l’histoire consiste notamment à saisir le surgissement d’actes libres qui ne pouvaient être anticipés et qui ont un caractère miraculeux.

  • L’analyse du totalitarisme interroge à la fois l’émergence d’un événement inédit et la rupture avec la tradition ainsi qu’avec les catégories de pensée et les catégories morales.

Astuce mémo

L’histoire arendtienne reste ouverte, contrairement à une histoire soumise à un sens prédéfini.

2. Spécificité des régimes totalitaires

Notions clés & Définitions

  • Idéologie : L’idéologie est, selon Arendt, « la logique d’une idée » : elle dérive un ensemble d’explications d’une idée simplifiée, comme la race ou la lutte des classes, et présente l’histoire comme nécessaire.

★ À maîtriser

📌 Le gouvernement autoritaire restreint la liberté en s’appuyant sur une force extérieure qui le fonde et borne son pouvoir par des lois, tandis que la tyrannie repose sur la volonté et l’intérêt du tyran.

📌 Le totalitarisme se réclame des lois de la nature dans le national-socialisme et des lois de l’histoire dans le stalinisme, au lieu de lois bornant le pouvoir.

  • Arendt présente son analyse systématique du totalitarisme au public américain dès 1951 dans Les origines du totalitarisme.

  • Selon Arendt, le totalitarisme abolit les médiations entre privé et public et entre légalité et légitimité, et détruit l’espace public, la liberté et la spontanéité.

Compléments

📌 Le pouvoir autoritaire est pyramidal et hiérarchisé, tandis que la tyrannie place les individus sur un pied d’égalité dans leur crainte du tyran.

  • Le totalitarisme vise une domination totale par la terreur systématique et le contrôle de la société, en détruisant les liens sociaux et en isolant les individus dans la désolation.

Astuce mémo

Le pouvoir autoritaire est pyramidal et borné par des lois ; le totalitarisme détruit toute médiation politique.

3. Éléments et cristallisation totalitaire

★ À maîtriser

📌 Pour Arendt, les origines du totalitarisme sont des éléments qui ont contribué à son émergence, et non des causes déterminant mécaniquement le phénomène.

  • Selon Arendt, les éléments ne deviennent les origines d’événements que lorsqu’ils cristallisent soudainement en formes fixes et définies.

  • Pour Arendt, l’événement éclaire son propre passé, mais ne peut pas être déduit de ce passé ; le passé lui-même n’advient qu’avec l’événement.

  • Les éléments associés au totalitarisme sont :

    • l’antisémitisme
    • l’impérialisme
    • la décomposition des États-nations
    • la propagande
    • l’idéologie
    • la terreur
    • la destruction de la vérité

Compléments

📌 L’antisémitisme moderne transforme l’hostilité traditionnelle envers les Juifs en idéologie politique qui les désigne comme responsables des maux de la société.

  • Arendt définit la causalité comme la détermination d’un processus où un événement en cause un autre et peut être expliqué par lui, méthode qu’elle juge source de distorsions.

  • Arendt analyse les éléments du totalitarisme dans une perspective politique où son émergence éclaire rétrospectivement l’histoire passée.

  • Arendt relie l’impérialisme européen du XIXe siècle aux pratiques de domination et de violence coloniales qui ont préparé le terrain du totalitarisme.

  • La décomposition de l’État-nation a produit des individus sans droits auxquels aucune institution n’a reconnu le « droit à avoir des droits ».

  • Les régimes totalitaires exploitent l’isolement et la désolation des masses par la propagande, qui impose une vision idéologique simplifiée et élimine le pluralisme des opinions.

Astuce mémo

Des éléments historiques cristallisent en un système totalitaire, sans en être des causes mécaniques.

4. Comprendre la rupture totalitaire

★ À maîtriser

📌 Pour Arendt, comprendre le totalitarisme ne consiste pas à en donner une explication causale, mais à analyser les éléments qui ont contribué à son avènement.

📌 Chez Arendt, se réconcilier avec ce qui est arrivé signifie reconnaître sa spécificité, mais ne signifie pas pardonner.

  • Arendt décrit la compréhension de la nouveauté historique comme un mouvement en trois étapes : reconnaître le phénomène nouveau, le ramener à un phénomène déjà connu, puis revenir à la nouveauté initialement aperçue.

Compléments

  • Arendt estime que l’analyse du totalitarisme peut partir de la douleur et de l’affliction, après avoir dépassé l’indignation muette et l’horreur paralysante, sans renoncer à l’objectivité.

  • Eric Voegelin reproche à Arendt, dans sa recension de 1953, de négliger la dimension spirituelle et religieuse du totalitarisme et de procéder à des généralisations déterminées par l’émotion. - Review of Politics

  • Le mouvement dialectique de compréhension aboutit au refus de se dessaisir de l’intuition initiale, ce qui permet une appréhension libre de la nouveauté.

  • Arendt décrit l’écriture de l’histoire du totalitarisme comme une tâche paradoxale : conserver par l’écriture un événement que l’on voudrait détruire en le décomposant en ses éléments constituants.

Astuce mémo

Nouveauté reconnue → ramenée au connu → reconnue de nouveau dans sa spécificité.

5. Du concept antique au processus moderne

★ À maîtriser

📌 Dans la conception antique, chaque événement révèle sa leçon en lui-même, tandis que dans la conception moderne il ne devient significatif qu’au sein du processus auquel il appartient.

  • Dans la conception grecque présentée par Arendt, l’histoire vise à sauver les actions humaines de l’oubli, tandis que la nature se développe sans intervention humaine et est immortelle.

  • Au début du XIXe siècle, le concept de processus devient un point de rencontre entre les concepts d’histoire et de nature.

Compléments

📌 La pensée historique moderne privilégie la question de savoir comment un événement se produit, tandis que la pensée antique s’attache à ce qu’il est et à son sens propre.

  • Dans la conception antique exposée par Arendt, les actions racontées par l’histoire ont un sens singulier parce qu’elles interrompent le mouvement naturel.

  • L’histoire moderne applique à l’histoire les concepts de développement et de progrès issus des sciences de la nature.

  • La pensée moderne du processus inscrit l’histoire humaine dans une double infinité, sans commencement ni fin dans le passé comme dans l’avenir, et dissout le sens de l’action dans la fonctionnalité et la production-consommation cyclique.

  • Arendt relie la pensée moderne de l’histoire comme processus à la prédominance des sciences sociales, qui traitent l’homme comme un être naturel dont le processus de vie peut être manipulé.

Astuce mémo

Antiquité : l’événement porte son sens ; modernité : le processus lui donne son sens.

6. Action et fabrication

Notions clés & Définitions

  • Homo faber : L’homme fabricateur qui produit des œuvres et construit un monde artificiel durable à partir des matériaux fournis par la nature.

★ À maîtriser

  • La fabrication a un commencement défini et une fin prévisible fixée par l’achèvement de son produit, tandis que l’action est fugace et ne laisse pas de produit final.

  • Dans l’histoire, le processus tend à absorber le sens de l’acte imprévisible et à remplacer l’action comme initiative. - Arendt

  • Dans le travail, l’être humain demeure pris dans le cycle de la reproduction et de la consommation, tandis que la fabrication édifie un monde durable auquel il appartient. - Arendt, Condition de l’homme moderne

  • Les conséquences de l’action peuvent ouvrir une chaîne d’événements dont l’acteur ne peut connaître ni commander l’issue finale.

  • La fabrication édifie un monde d’objets relativement durable et solide, tandis que l’action institue un monde politique de relations entre les hommes, d’actes et de paroles éphémères.

  • L’action et la parole dépassent la relation instrumentale propre à l’œuvre fabriquée, introduisent les individus dans le champ de la signification et ouvrent le monde politique. - Arendt, Condition de l’homme moderne

  • Avec l’industrialisation, l’être humain commence à déclencher des processus naturels, notamment la fission de l’atome, et brouille ainsi les frontières entre nature et artifice humain. - Arendt, « Le concept d’histoire »

Compléments

📌 Arendt rapproche l’action de la praxis, activité qui est à elle-même sa fin, et la fabrication de la poiésis, production d’une œuvre extérieure à l’agent.

  • La distinction entre action et fabrication est brouillée dans le concept moderne d’histoire, qui tend à penser l’action sur le modèle d’un processus orienté vers une fin.

  • La fabrication peut elle aussi déclencher un processus imprévisible lorsque son produit est incorporé au monde humain, dont l’usage et l’histoire définitifs échappent à la prévision de son auteur.

  • Arendt interprète l’intervention humaine dans la nature comme une forme d’hubris par laquelle l’être humain prétend s’apparenter à Dieu et prendre sa place.

  • Arendt voit dans les nouveaux pouvoirs technologiques une rébellion contre la condition terrestre donnée à la naissance et le désir de la remplacer par des conditions créées par l’être humain. - Condition de l’homme moderne

  • Le « point d’Archimède » désigne la possibilité d’agir sur la Terre comme si l’on disposait de la nature terrestre depuis l’extérieur. - Arendt, « La conquête de l’espace et la dimension de l’homme »

Astuce mémo

La fabrication vise un produit prévisible ; l’action déclenche des conséquences imprévisibles.

7. Histoire et imprévisibilité

★ À maîtriser

  • L’imprévisibilité de l’action n’est pas un manque de prévoyance et ne peut être éliminée par une organisation technique des affaires humaines. - Arendt, « Le concept d’histoire »

  • Pour Arendt, l’histoire est contingente et ouverte, et non le déroulement nécessaire de lois historiques ou économiques.

  • Seul le conditionnement total, c’est-à-dire l’abolition totale de l’action, peut espérer mettre fin à l’imprévisibilité ; la terreur politique ne rend pas pour autant l’avenir des affaires humaines prévisible une fois pour toutes. - Arendt, « Le concept d’histoire »

  • La capacité d’agir est, selon Arendt, la plus dangereuse des facultés humaines, car elle expose l’humanité à des risques jusque-là inconnus. - « Le concept d’histoire »

  • Le totalitarisme tente d’abolir la spontanéité en invoquant les lois de la nature et de la race dans le national-socialisme, ou les lois de l’histoire dans le stalinisme. - Arendt

Compléments

📌 La prudence délibère sur ce qu’il convient de faire selon les circonstances, mais elle ne procure pas la maîtrise totale de l’action ni une garantie contre ses risques. - Aristote

📌 Arendt oppose la formule « pas d’omelette sans casser des œufs », qui justifie des moyens violents par une fin, à son renversement stalinien, « on ne casse pas d’œufs sans faire d’omelette », qui transforme toute chose en matériau utilisable.

  • Arendt critique la fabrication de l’histoire attribuée à Marx, qui pense l’action sur le modèle de la réalisation d’une idée préconçue et peut justifier des moyens violents au nom d’une fin.

  • Arendt refuse une écriture causale de l’histoire et présente le totalitarisme comme issu d’une cristallisation contingente d’éléments plutôt que comme le résultat d’une cause unique.

  • Walter Benjamin critique la conception linéaire et progressiste de l’histoire dans ses « Thèses sur le concept d’histoire », écrites en 1940.

  • Dans la IXe thèse de Benjamin, l’Ange de l’Histoire regarde le passé comme une catastrophe qui accumule les ruines, tandis qu’une tempête appelée progrès le pousse vers l’avenir. - Walter Benjamin, « Thèses sur le concept d’histoire », 1940

Astuce mémo

La spontanéité ouvre l’action ; le conditionnement total l’abolit.

8. Perte du monde et société de masse

Notions clés & Définitions

  • Société de masse : Arendt, « Le concept d’histoire : antique et moderne » - Une forme de vie organisée qui s’établit automatiquement lorsque les êtres humains maintiennent des rapports entre eux tout en ayant perdu le monde autrefois commun à tous.

★ À maîtriser

📌 Le « tout est possible » totalitaire dépasse le « tout est permis » nihiliste en affirmant que presque n’importe quelle hypothèse peut être mise en œuvre et devenir réalité. - Arendt, « Le concept d’histoire : antique et moderne »

  • Arendt appelle « double disparition du monde » la perte de la nature humaine, de son ancrage dans l’histoire et la nature, ainsi que la perte du monde donné et de son objectivité solide. - « Le concept d’histoire : antique et moderne »

  • Arendt décrit l’aliénation moderne comme une double retraite de l’être humain, qui fuit la Terre pour l’univers et le monde pour le moi. - « Le concept d’histoire : antique et moderne »

  • La perte du monde commun laisse les êtres humains soit dans un isolement sans espoir, soit pressés ensemble en une masse, et cette société de masse constitue une base du totalitarisme. - Arendt, « Le concept d’histoire : antique et moderne »

Compléments

  • La table figure le monde commun parce qu’elle réunit les personnes tout en les séparant et que chacun l’appréhende depuis un point de vue singulier. - Arendt

  • Arendt distingue l’époque moderne, qui commence au XVIIe siècle et s’achève au début du XXe siècle, du monde moderne, né politiquement avec les premières explosions atomiques. - Condition de l’homme moderne

Astuce mémo

La table réunit les hommes tout en les séparant ; sa disparition figure celle du monde commun.

9. Benjamin et les trésors du passé

★ À maîtriser

📌 Chez Benjamin, la citabilité du passé se substitue à sa transmissibilité traditionnelle et permet de prélever dans l’histoire des éléments pour repenser les catégories et exhumer des expériences oubliées. - Walter Benjamin

  • Selon Arendt, Walter Benjamin savait que la rupture de la tradition et la perte de l’autorité étaient irréparables et qu’il fallait découvrir un nouveau rapport au passé. - Vies politiques, 1968

  • Arendt compare Benjamin à un pêcheur de perles qui plonge dans les profondeurs du passé pour en rapporter des fragments précieux, sans chercher à le ranimer tel qu’il fut. - Vies politiques

Compléments

  • Pour Benjamin, la citation détruit la continuité historique et permet de prendre en compte l’histoire des opprimés plutôt que de l’écrire du seul point de vue des vainqueurs. - Walter Benjamin

  • Dans la thèse XVIII B, Benjamin écrit que chaque seconde est une porte étroite par laquelle peut entrer le Messie. - Walter Benjamin, « Thèses sur le concept d’histoire », 1940

  • Dans la lecture arendtienne de Benjamin, le passé oublié peut redevenir accessible par une écoute renouvelée après la fin de la tradition. - Arendt, Vies politiques

  • Dans le travail de Benjamin sur le drame baroque, les fragments sont arrachés à leur contexte puis réordonnés de manière à s’éclairer mutuellement, le texte étant secondaire par rapport à cette collection de citations. - Arendt, Vies politiques

Astuce mémo

Le pêcheur de perles remonte des fragments du passé à la surface.

Tableaux de synthèse

Autorité, tyrannie et totalitarisme

FormeFondement du pouvoirRapport aux loisEffet politique
AutoritarismeForce extérieure supérieureLois qui bornent le pouvoirLiberté restreinte
TyrannieVolonté et intérêt du tyranAucune borne comparable préciséeIndividus égaux dans la crainte
TotalitarismeLois de la nature ou de l’histoireAbolition des médiationsDestruction de l’espace public

Teste tes connaissances

Teste tes connaissances sur Arendt et le concept d’histoire avec 11 questions à choix multiples et corrections détaillées.

1. Une historienne explique un soulèvement inédit par des actes collectifs imprévisibles, sans le présenter comme l’aboutissement nécessaire d’un processus. Quelle conception de l’histoire cela illustre-t-il chez Arendt ?

2. Un philosophe soutient que l’histoire obéit à des lois infaillibles et possède un sens fixé d’avance. Quelle critique Arendt adresserait-elle à cette thèse ?

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Révisez avec les flashcards

Mémorisez les concepts clés de Arendt et le concept d’histoire avec 10 flashcards interactives.

Comment Arendt conçoit-elle l’histoire ?

Comme le champ de la liberté et de la contingence.

Pourquoi Arendt rejette-t-elle les philosophies de l’histoire associées à Hegel et Marx ?

Elles supposent un sens prédéfini ou des lois infaillibles de l’histoire.

Dans quel ouvrage Arendt présente-t-elle son analyse systématique du totalitarisme au public américain dès 1951 ?

Les origines du totalitarisme.

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