Cette séance montre que la science constitue sans doute l’une des formes les plus puissantes de l’universel au siècle des Lumières. Cet universel scientifique se comprend selon deux angles liés :
Ces deux dimensions sont solidaires : si les lois de la nature sont les mêmes partout, alors elles sont en droit accessibles à tous les êtres humains capables de raison. C’est pourquoi l’universalisme scientifique implique à la fois :
La grande thèse du cours est que l’universalité de la science n’est pas seulement épistémologique : elle est aussi politique, car elle touche à la circulation des savoirs, à leur contrôle, à leurs bénéficiaires, et aux exclusions qu’ils produisent.
Voltaire est surtout connu comme philosophe, polémiste, dramaturge et auteur de textes majeurs comme le Dictionnaire philosophique, le Traité sur la tolérance ou Candide. Mais il fut aussi un amateur éclairé de sciences et surtout un vulgarisateur décisif.
Il n’a pas lui-même produit de découverte scientifique majeure, mais il a joué un rôle fondamental dans la diffusion en France de la physique de Newton, découverte lors de son séjour en Angleterre.
Le combat pour imposer la physique newtonienne en France est un épisode central de l’histoire intellectuelle des Lumières. Le newtonianisme ne désigne pas seulement l’adoption d’une théorie physique : il engage une certaine conception de l’univers, de la vérité scientifique et de l’universalité des lois naturelles.
Le cours mobilise ici l’historienne des sciences Lorraine Daston, qui distingue trois grands sens du mot “nature”.
La nature désigne ici l’essence propre d’un être ou d’une chose, ce qui le définit.
Exemple : dire que la nature de l’homme est d’être un animal sociable.
Il s’agit ici d’ensembles naturels situés : climat, faune, flore, relief, etc.
Exemples :
Beaucoup de savoirs naturalistes du début de l’époque moderne reposent sur cette logique.
C’est la conception moderne de la nature comme ensemble régi par des lois universelles, immuables et inviolables.
Cette conception émerge surtout au XVIIe siècle, lorsque des figures comme Boyle, Descartes et Leibniz rapprochent l’idée de loi naturelle de la volonté divine. Newton en donne la forme la plus puissante avec la gravitation universelle.
Les deux autres sens de la nature ne disparaissent pas. Ils continuent à coexister avec l’idée de nature uniforme.
Le cours donne ici l’exemple de l’économie :
Avec Newton, le monde physique devient l’exemple par excellence d’un univers :
La gravitation universelle incarne cette idée.
À l’origine, le modèle de la loi naturelle est encore lié à la volonté divine. Mais peu à peu, dans la science newtonienne telle qu’elle est reçue au XVIIIe siècle, Dieu cesse d’intervenir directement dans le fonctionnement du monde.
Daston parle alors d’une “métaphysique laïque” :
L’universalité de la science n’est pas seulement une idée abstraite. Elle suppose des dispositifs matériels de mesure, d’information et de circulation des données.
L’historien Simon Schaffer, dans Newton à la plage, montre que la science newtonienne dépend de mesures faites loin de Newton, par :
Autrement dit, Newton n’est pas un génie isolé produisant seul une vérité universelle. Sa théorie repose sur des réseaux mondiaux d’observation.
Le mythe du “Newton solitaire” masque une réalité essentielle :
L’universel scientifique a donc un prix :
Ce centre est à la fois :
Le cours insiste ici sur Londres et la Royal Society, dont Newton fut le président.
Même logique avec l’expédition de La Condamine en Amazonie pour mesurer le méridien à l’équateur.
Comme l’a montré Neil Safier, ce récit efface largement le rôle des intermédiaires, aides et informateurs locaux ou étrangers. L’universalité scientifique tend donc à invisibiliser les contributions périphériques au profit du centre savant.
Au XVIIIe siècle, la science est prise dans un double mouvement.
La science devient un enjeu de prestige entre États.
Ces institutions sont des instruments de puissance.
On parle souvent de République des Lettres pour désigner un espace savant transnational fondé sur :
Mais le cours invite à la prudence :
Les académies communiquent entre elles :
Exemple important : José Antonio Alzate, savant et journaliste mexicain, membre correspondant de l’Académie des sciences de Paris, qui contribue à faire circuler la science européenne hors d’Europe.
L’universalisation de la science se heurte à une difficulté majeure : son rapport aux savoirs non européens.
Le cours rappelle qu’Alzate lui-même regrette le faible intérêt des Européens pour les savoirs locaux. Cela montre que l’universalité proclamée de la science ne signifie pas automatiquement reconnaissance de toutes les formes de connaissance.
Le cas de Tupaia, grand prêtre tahitien embarqué avec Cook en 1769, est central.
Tupaia possède :
Il réalise une carte du Pacifique aujourd’hui célèbre.
Cette carte a parfois été interprétée comme le symbole d’une véritable co-construction des savoirs entre Européens et Polynésiens. Le cours nuance fortement cette lecture.
Le cours suit ici notamment les analyses de David Turnbull, tout en discutant l’interprétation plus optimiste de James Poskett.
Le savant Maupertuis, grande figure de la révolution newtonienne et président de l’Académie de Berlin, propose de faire de l’exploration du Pacifique une priorité scientifique.
Il imagine un “collège des sciences étrangères” réunissant :
Maupertuis pense un universalisme savant fondé sur :
Mais cette utopie reste sans lendemain.
Le cours montre ensuite un déplacement.
Milet-Mureau imagine une coopération internationale pour l’exploration du globe :
Mais cette coopération n’inclut plus les civilisations non européennes : elle devient un consortium des puissances coloniales.
Le Pacifique devient ainsi le laboratoire non d’un universalisme mondial, mais d’une internationalisation européenne des savoirs, compatible avec :
L’universalisme scientifique peut donc servir de langage à une domination impériale.
Le cours revient ensuite à Voltaire pour penser l’autre versant de l’universel scientifique : la diffusion publique du savoir.
Dire que la science est universelle, ce n’est pas seulement dire que ses lois valent partout. C’est aussi dire que la science est un bien commun.
Le titre complet des Éléments l’indique clairement :
Éléments de la philosophie de Newton mis à la portée de tout le monde.
Voltaire écrit que “la science de la nature est un bien qui appartient à tous les hommes”.
Cette phrase est décisive :
Voltaire ne nie pas la spécialisation :
Le savant n’est pas présenté comme un être d’une nature supérieure, mais comme un spécialiste dont le travail doit bénéficier à tous.
Voltaire compare le lecteur à un ministre qui forme son jugement à partir de rapports fiables rédigés par d’autres.
Cette comparaison a plusieurs fonctions :
Le mot public a ici un double sens :
La science des Lumières s’oppose ainsi au secret politique traditionnel, aux arcana imperii. La publicité de la science fait partie du projet politique des Lumières.
À ce stade, l’universalité de la science peut être résumée en trois dimensions.
La nature est pensée comme régie par des règles immuables, valables toujours et partout.
La science prétend se déployer à l’échelle internationale, même si cette internationalité est souvent réduite à l’Europe ou aux puissances impériales.
Le savoir scientifique est conçu comme un bien commun, destiné à être rendu public et partagé.
Ce que l’on appelle “science universelle” ne renvoie pas à une seule propriété, mais à l’imbrication de ces trois dimensions.
Robert K. Merton est une figure majeure de la sociologie des sciences au XXe siècle. Il s’intéresse à la structure normative de l’activité scientifique et à son inscription dans les sociétés démocratiques.
Le cours s’arrête sur un texte célèbre, publié en 1942, souvent connu sous le titre “La structure normative de la science”.
Le cours rappelle toutefois que son titre originel était plus explicite :
“A Note on Science and Democracy”.
Pour Merton, la communauté scientifique est régie par quatre normes :
C’est la plus importante ici.
Elle signifie que la validité d’une thèse doit être évaluée indépendamment :
L’évaluation scientifique repose sur des critères impersonnels.
La science est universelle :
Chez Merton, la science est étroitement liée à la culture démocratique :
Le cours rappelle que ce texte doit être replacé dans le contexte des années 1930-1940, celui de la défense des démocraties contre les fascismes.
Il évoque aussi John Dewey, qui pense à la même époque le lien entre science, démocratie et enquête publique. Il faut donc distinguer :
Cette vision a eu une grande efficacité normative :
Mais descriptivement, elle a souvent été jugée trop harmonieuse ou idéaliste.
Chez Pierre Bourdieu, l’universel est une question difficile, presque embarrassante.
Sa sociologie montre comment les agents, dans les champs culturels, tendent à faire passer leurs intérêts particuliers pour de l’universel. Il parle de “stratégies d’universalisation”.
Mais Bourdieu ne veut pas conclure que l’universel n’est qu’un masque de domination. Il cherche à éviter :
Il lui faut donc expliquer comment un universel réel peut émerger de pratiques historiquement situées.
Dans ses cours de 1987-1989, Bourdieu développe l’idée d’intérêt au désintéressement.
Cela signifie que, dans certains champs relativement autonomes, les agents ont objectivement intérêt :
L’universel n’est donc pas seulement une fiction : il peut émerger du fonctionnement historique de certains champs, notamment scientifiques.
Bourdieu élabore d’abord cette idée à partir du droit et du service public. Il montre que l’État moderne peut se présenter comme porteur d’universel, même si cet universel a une genèse historique et sociale.
Dans ce livre, Bourdieu critique la raison scholastique, c’est-à-dire une raison qui oublie ses propres conditions sociales de possibilité.
Il reproche aux Lumières de supposer trop naïvement :
Or, dans la réalité, l’accès à la science, à la culture et à l’éducation est socialement inégal.
Formule frappante du cours : Bourdieu parle d’un possible “obscurantisme des Lumières”.
Cela ne signifie pas qu’il rejette l’universel, mais qu’il critique :
Dans son dernier cours au Collège de France, au début des années 2000, Bourdieu revient à la question en voulant défendre la scientificité de la science, notamment des sciences sociales, contre le relativisme postmoderne.
Il répond en deux temps :
Le champ scientifique, par la discussion entre pairs, produit des formes d’universalité.
Bourdieu parle alors de “corporatisme de l’universel” :
Le savant doit “objectiver le sujet de l’objectivation” :
Le cours pose explicitement la question : où sont les femmes ?
Si la science prétend à l’universel, comment comprendre l’exclusion massive des femmes du monde savant moderne ?
En s’appuyant sur Michèle Le Dœuff, le cours rappelle que les institutions savantes modernes sont structurées par une clôture masculine du savoir.
Les femmes sont exclues :
Le point important est que cette exclusion n’est plus seulement justifiée :
Elle l’est aussi par la science elle-même, qui tend à associer :
Les femmes sont renvoyées au particulier, au sentiment, à la subjectivité.
Émilie du Châtelet est la grande exception mise en avant par le cours.
Elle bénéficie :
Elle joue un rôle important dans la réception française de Newton.
Elle ne se contente pas de traduire Newton : elle cherche à articuler la physique newtonienne avec une métaphysique inspirée de Leibniz.
Elle est donc une véritable théoricienne, et non une simple médiatrice.
Dans la préface manuscrite de sa traduction de La Fable des abeilles de Mandeville, elle dénonce :
Émilie du Châtelet refuse l’idée d’une inégalité naturelle entre hommes et femmes.
Pour elle :
Elle défie les partisans de l’inégalité :
tant qu’ils n’en auront pas donné une explication physique convaincante, les femmes seront fondées à protester contre leur éducation.
Sa formule la plus célèbre est sans doute celle-ci : si elle était roi, elle voudrait faire une “expérience de physique” consistant à donner exactement la même éducation aux filles et aux garçons.
Cette formule est décisive :
La séance montre que l’universalité de la science est toujours à la fois scientifique et politique.
Elle engage :
L’universalisme scientifique apparaît donc comme :
| Angle | Définition | Conséquence |
|---|---|---|
| Universalité des résultats | Les lois scientifiques valent partout et toujours | Le monde est pensable comme ordre régulier et homogène |
| Universalité de la participation | La science appartient potentiellement à tous | La coopération savante et la publicité du savoir deviennent essentielles |
| Conception | Définition | Portée |
|---|---|---|
| Nature spécifique | Essence propre d’un être ou d’une chose | Permet la classification et la distinction des essences |
| Natures locales | Environnements situés, stables mais localisés | Fondent des savoirs descriptifs et comparatifs |
| Nature uniforme | Ensemble régi par des lois universelles | Base de la science moderne mathématisée |
| Dimension | Contenu | Limite possible |
|---|---|---|
| Universalité des lois | La nature obéit à des règles valables partout | Risque d’abstraction excessive |
| Universalité de la coopération | Les savoirs circulent entre savants et institutions | Réduction fréquente à l’Europe impériale |
| Universalité de l’accès | Le savoir est un bien commun destiné à tous | Exclusions sociales, genrées, coloniales |
Il ne faut pas confondre :
Voltaire est surtout un passeur, un vulgarisateur, un médiateur du newtonianisme.
L’universel scientifique suppose aussi :
C’est surtout un idéal, non un espace réellement indépendant des États.
Le cours insiste au contraire sur les asymétries, les incompréhensions et les effacements.
Dans le cours, cette notion renvoie à John Dewey, pas à Merton lui-même.
Il critique les usages dominants de l’universel, mais cherche aussi à penser les conditions sociales de production d’un universel réel.
L’universel scientifique moderne s’est historiquement construit dans un cadre largement masculin.
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Universalité de la science
Validité des lois partout et pour tous
Newtonianisme — définition ?
Courant basé sur la physique de Newton
Nature spécifique — définition ?
Essence immuable propre à une chose
Français
Histoire
Histoire
Français
Géographie
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