Fiche de révision : Universalité de la science au siècle des Lumières

L’universel de la science au siècle des Lumières

Fiche de révision complète et corrigée

Idée générale de la séance

Cette séance montre que la science constitue sans doute l’une des formes les plus puissantes de l’universel au siècle des Lumières. Cet universel scientifique se comprend selon deux angles liés :

  • par ses résultats : la science formule des lois valables partout et toujours ;
  • par sa participation : la science appartient potentiellement à tous, et n’est pas réservée à un groupe social, ethnique, religieux ou professionnel particulier.

Ces deux dimensions sont solidaires : si les lois de la nature sont les mêmes partout, alors elles sont en droit accessibles à tous les êtres humains capables de raison. C’est pourquoi l’universalisme scientifique implique à la fois :

  • une certaine conception de la nature ;
  • une organisation internationale des savoirs ;
  • un idéal de diffusion publique du savoir.

La grande thèse du cours est que l’universalité de la science n’est pas seulement épistémologique : elle est aussi politique, car elle touche à la circulation des savoirs, à leur contrôle, à leurs bénéficiaires, et aux exclusions qu’ils produisent.

I. Voltaire et la diffusion de la science newtonienne

1. Le rôle de Voltaire

Voltaire est surtout connu comme philosophe, polémiste, dramaturge et auteur de textes majeurs comme le Dictionnaire philosophique, le Traité sur la tolérance ou Candide. Mais il fut aussi un amateur éclairé de sciences et surtout un vulgarisateur décisif.

Il n’a pas lui-même produit de découverte scientifique majeure, mais il a joué un rôle fondamental dans la diffusion en France de la physique de Newton, découverte lors de son séjour en Angleterre.

Repère essentiel

  • 1738 : publication des Éléments de la philosophie de Newton.

2. Pourquoi ce point est important

Le combat pour imposer la physique newtonienne en France est un épisode central de l’histoire intellectuelle des Lumières. Le newtonianisme ne désigne pas seulement l’adoption d’une théorie physique : il engage une certaine conception de l’univers, de la vérité scientifique et de l’universalité des lois naturelles.

II. Trois conceptions de la nature

Le cours mobilise ici l’historienne des sciences Lorraine Daston, qui distingue trois grands sens du mot “nature”.

1. La nature spécifique

La nature désigne ici l’essence propre d’un être ou d’une chose, ce qui le définit.

Exemple : dire que la nature de l’homme est d’être un animal sociable.

Caractéristiques

  • renvoie à une essence ;
  • permet de classer les êtres ;
  • relève d’un ordre stable ;
  • sa transgression produit le “contre-nature” ou le monstre.

2. Les natures locales

Il s’agit ici d’ensembles naturels situés : climat, faune, flore, relief, etc.

Exemples :

  • le désert ;
  • la forêt tropicale ;
  • la haute montagne.

Caractéristiques

  • elles ne sont pas universelles ;
  • elles sont localisées, mais relativement stables ;
  • elles permettent des savoirs descriptifs et prédictifs.

Beaucoup de savoirs naturalistes du début de l’époque moderne reposent sur cette logique.

3. La nature uniforme

C’est la conception moderne de la nature comme ensemble régi par des lois universelles, immuables et inviolables.

Caractéristiques

  • les mêmes lois valent partout ;
  • la nature est homogène ;
  • elle est connaissable mathématiquement ;
  • l’univers peut être pensé comme une machine régulière.

Cette conception émerge surtout au XVIIe siècle, lorsque des figures comme Boyle, Descartes et Leibniz rapprochent l’idée de loi naturelle de la volonté divine. Newton en donne la forme la plus puissante avec la gravitation universelle.

4. Conséquence importante

Les deux autres sens de la nature ne disparaissent pas. Ils continuent à coexister avec l’idée de nature uniforme.

Le cours donne ici l’exemple de l’économie :

  • d’un côté, des ambitions universalistes chez les physiocrates puis les économistes libéraux ;
  • de l’autre, une tradition attentive aux particularités locales, décrite par Arnaud Orain à propos de la “physique économique”.

III. Newton, ou l’universel scientifique triomphant

1. La loi universelle de la nature

Avec Newton, le monde physique devient l’exemple par excellence d’un univers :

  • homogène ;
  • mathématisable ;
  • réglé par des lois valables toujours et partout.

La gravitation universelle incarne cette idée.

2. Une “métaphysique laïque”

À l’origine, le modèle de la loi naturelle est encore lié à la volonté divine. Mais peu à peu, dans la science newtonienne telle qu’elle est reçue au XVIIIe siècle, Dieu cesse d’intervenir directement dans le fonctionnement du monde.

Daston parle alors d’une “métaphysique laïque” :

  • le monde reste ordonné ;
  • les lois sont fixes ;
  • les miracles ne viennent plus suspendre cet ordre.

IV. Mesurer le monde : l’universalité concrète de la science

L’universalité de la science n’est pas seulement une idée abstraite. Elle suppose des dispositifs matériels de mesure, d’information et de circulation des données.

1. “Newton à la plage” : la science à distance

L’historien Simon Schaffer, dans Newton à la plage, montre que la science newtonienne dépend de mesures faites loin de Newton, par :

  • des marins ;
  • des navigateurs ;
  • des officiers ;
  • des agents de la Compagnie des Indes.

Autrement dit, Newton n’est pas un génie isolé produisant seul une vérité universelle. Sa théorie repose sur des réseaux mondiaux d’observation.

2. Le mythe du savant solitaire

Le mythe du “Newton solitaire” masque une réalité essentielle :

  • les faits scientifiques sont produits collectivement ;
  • ils nécessitent des informateurs dispersés ;
  • ils supposent un travail de tri, de validation et de centralisation.

3. Universalité et centralisation

L’universel scientifique a donc un prix :

  • il faut rassembler les données ;
  • les évaluer ;
  • les ordonner depuis un centre.

Ce centre est à la fois :

  • savant ;
  • impérial ;
  • marchand.

Le cours insiste ici sur Londres et la Royal Society, dont Newton fut le président.

4. L’exemple de La Condamine

Même logique avec l’expédition de La Condamine en Amazonie pour mesurer le méridien à l’équateur.

Repère

  • 1751 : publication du récit.

Comme l’a montré Neil Safier, ce récit efface largement le rôle des intermédiaires, aides et informateurs locaux ou étrangers. L’universalité scientifique tend donc à invisibiliser les contributions périphériques au profit du centre savant.

V. Science, rivalités étatiques et coopération transnationale

Au XVIIIe siècle, la science est prise dans un double mouvement.

1. La nationalisation de la science

La science devient un enjeu de prestige entre États.

Exemples

  • Royal Society en Angleterre ;
  • Académie des sciences à Paris ;
  • Académie de Berlin fondée par Frédéric II ;
  • Académie de Saint-Pétersbourg fondée par Pierre le Grand.

Ces institutions sont des instruments de puissance.

2. La République des Lettres : un idéal plus qu’une réalité

On parle souvent de République des Lettres pour désigner un espace savant transnational fondé sur :

  • les voyages ;
  • les correspondances ;
  • les échanges intellectuels.

Mais le cours invite à la prudence :

  • cela désigne surtout un idéal régulateur ;
  • ce n’est pas une réalité sociale pleinement autonome ;
  • au XVIIIe siècle, l’alliance entre science et État se renforce.

3. Une coopération savante réelle, mais limitée

Les académies communiquent entre elles :

  • par les publications ;
  • les journaux savants ;
  • les membres correspondants ;
  • les réseaux transnationaux.

Exemple important : José Antonio Alzate, savant et journaliste mexicain, membre correspondant de l’Académie des sciences de Paris, qui contribue à faire circuler la science européenne hors d’Europe.

VI. Les limites de l’universalisation : les savoirs autochtones

L’universalisation de la science se heurte à une difficulté majeure : son rapport aux savoirs non européens.

1. Le reproche d’Alzate

Le cours rappelle qu’Alzate lui-même regrette le faible intérêt des Européens pour les savoirs locaux. Cela montre que l’universalité proclamée de la science ne signifie pas automatiquement reconnaissance de toutes les formes de connaissance.

2. Le cas de Tupaia

Le cas de Tupaia, grand prêtre tahitien embarqué avec Cook en 1769, est central.

Tupaia possède :

  • des savoirs astronomiques ;
  • des savoirs de navigation ;
  • une capacité d’intermédiation culturelle.

Il réalise une carte du Pacifique aujourd’hui célèbre.

3. Une collaboration inégale

Cette carte a parfois été interprétée comme le symbole d’une véritable co-construction des savoirs entre Européens et Polynésiens. Le cours nuance fortement cette lecture.

Idée essentielle

  • la carte n’a pas été réellement utilisée par les Britanniques ;
  • ils l’ont souvent jugée erronée ;
  • elle témoigne moins d’une fusion des savoirs que d’une incompréhension et d’une condescendance.

Le cours suit ici notamment les analyses de David Turnbull, tout en discutant l’interprétation plus optimiste de James Poskett.

VII. Le Pacifique : entre cosmopolitisme scientifique et impérialisme européen

1. L’utopie de Maupertuis

Le savant Maupertuis, grande figure de la révolution newtonienne et président de l’Académie de Berlin, propose de faire de l’exploration du Pacifique une priorité scientifique.

Il imagine un “collège des sciences étrangères” réunissant :

  • des Chinois ;
  • des Indiens ;
  • des Égyptiens ;
  • et, formule audacieuse pour l’époque, peut-être aussi les “nations les plus sauvages”.

Sens de cette proposition

Maupertuis pense un universalisme savant fondé sur :

  • la confrontation des savoirs ;
  • la communication entre civilisations ;
  • une forme de cosmopolitisme intellectuel.

Mais cette utopie reste sans lendemain.

2. La Pérouse et Milet-Mureau

Le cours montre ensuite un déplacement.

Repère

  • 1797 : publication du Voyage autour du monde de La Pérouse avec le discours préliminaire de Louis-Antoine Milet-Mureau.

Milet-Mureau imagine une coopération internationale pour l’exploration du globe :

  • astronomes ;
  • hydrographes ;
  • marins ;
  • agents des principales puissances maritimes.

Mais cette coopération n’inclut plus les civilisations non européennes : elle devient un consortium des puissances coloniales.

3. Une internationalisation européenne, non un universalisme réel

Le Pacifique devient ainsi le laboratoire non d’un universalisme mondial, mais d’une internationalisation européenne des savoirs, compatible avec :

  • la rivalité impériale ;
  • l’expansion commerciale ;
  • la prise de possession coloniale du monde.

L’universalisme scientifique peut donc servir de langage à une domination impériale.

VIII. Voltaire et la publicité de la science

Le cours revient ensuite à Voltaire pour penser l’autre versant de l’universel scientifique : la diffusion publique du savoir.

1. Le principe

Dire que la science est universelle, ce n’est pas seulement dire que ses lois valent partout. C’est aussi dire que la science est un bien commun.

Le titre complet des Éléments l’indique clairement :
Éléments de la philosophie de Newton mis à la portée de tout le monde.

2. La formule essentielle

Voltaire écrit que “la science de la nature est un bien qui appartient à tous les hommes”.

Cette phrase est décisive :

  • le savoir scientifique n’est pas ésotérique ;
  • il n’appartient pas à une caste ;
  • il doit être rendu public.

3. Division du travail scientifique

Voltaire ne nie pas la spécialisation :

  • les savants ont le temps, la patience et les compétences du calcul ;
  • tout le monde ne produit pas le savoir au même degré ;
  • mais cette différence ne doit pas devenir un monopole.

Le savant n’est pas présenté comme un être d’une nature supérieure, mais comme un spécialiste dont le travail doit bénéficier à tous.

4. Le lecteur comparé au ministre

Voltaire compare le lecteur à un ministre qui forme son jugement à partir de rapports fiables rédigés par d’autres.

Cette comparaison a plusieurs fonctions :

  • elle rend acceptable l’autorité du savant ;
  • elle valorise le lecteur ;
  • elle montre qu’on peut juger sans avoir soi-même effectué tous les calculs.

5. Science, publicité et sphère publique

Le mot public a ici un double sens :

  • ce qui relève de l’État et du bien commun ;
  • ce qui est rendu visible et accessible dans l’espace social.

La science des Lumières s’oppose ainsi au secret politique traditionnel, aux arcana imperii. La publicité de la science fait partie du projet politique des Lumières.

IX. Récapitulation : les trois dimensions de l’universalité scientifique

À ce stade, l’universalité de la science peut être résumée en trois dimensions.

1. Universalité des lois

La nature est pensée comme régie par des règles immuables, valables toujours et partout.

2. Universalité de la coopération

La science prétend se déployer à l’échelle internationale, même si cette internationalité est souvent réduite à l’Europe ou aux puissances impériales.

3. Universalité de l’accès

Le savoir scientifique est conçu comme un bien commun, destiné à être rendu public et partagé.

Idée centrale

Ce que l’on appelle “science universelle” ne renvoie pas à une seule propriété, mais à l’imbrication de ces trois dimensions.

X. Robert Merton : science, démocratie et ethos scientifique

1. Qui est Merton ?

Robert K. Merton est une figure majeure de la sociologie des sciences au XXe siècle. Il s’intéresse à la structure normative de l’activité scientifique et à son inscription dans les sociétés démocratiques.

2. Son texte central

Le cours s’arrête sur un texte célèbre, publié en 1942, souvent connu sous le titre “La structure normative de la science”.

Le cours rappelle toutefois que son titre originel était plus explicite :
“A Note on Science and Democracy”.

3. Les quatre normes de l’ethos scientifique

Pour Merton, la communauté scientifique est régie par quatre normes :

  • l’universalisme ;
  • le communisme ou communalisme ;
  • le désintéressement ;
  • le scepticisme organisé.

4. La norme d’universalisme

C’est la plus importante ici.

Elle signifie que la validité d’une thèse doit être évaluée indépendamment :

  • de l’identité sociale de son auteur ;
  • de sa nationalité ;
  • de sa religion ;
  • de son statut.

L’évaluation scientifique repose sur des critères impersonnels.

Conséquence

La science est universelle :

  • parce que la vérité n’est pas censée dépendre des personnes ;
  • parce que, en droit, tout le monde peut participer à la recherche.

5. Science et démocratie

Chez Merton, la science est étroitement liée à la culture démocratique :

  • la démocratie valorise les critères impersonnels ;
  • elle ouvre l’accès aux talents ;
  • elle permet un universalisme pratique.

Le cours rappelle que ce texte doit être replacé dans le contexte des années 1930-1940, celui de la défense des démocraties contre les fascismes.

Il évoque aussi John Dewey, qui pense à la même époque le lien entre science, démocratie et enquête publique. Il faut donc distinguer :

  • l’ethos scientifique chez Merton ;
  • la théorie de l’enquête publique chez Dewey.

6. Portée et limites

Cette vision a eu une grande efficacité normative :

  • elle a servi à défendre une conception démocratique de la science ;
  • elle soutient l’idée de droits humains liés à la science, reconnus au niveau international depuis 1948.

Mais descriptivement, elle a souvent été jugée trop harmonieuse ou idéaliste.

XI. Bourdieu : l’embarras de l’universel

1. Le problème

Chez Pierre Bourdieu, l’universel est une question difficile, presque embarrassante.

Sa sociologie montre comment les agents, dans les champs culturels, tendent à faire passer leurs intérêts particuliers pour de l’universel. Il parle de “stratégies d’universalisation”.

2. Le risque du relativisme

Mais Bourdieu ne veut pas conclure que l’universel n’est qu’un masque de domination. Il cherche à éviter :

  • le cynisme ;
  • le relativisme absolu ;
  • la destruction de toute prétention scientifique à la vérité.

Il lui faut donc expliquer comment un universel réel peut émerger de pratiques historiquement situées.

3. L’“intérêt au désintéressement”

Dans ses cours de 1987-1989, Bourdieu développe l’idée d’intérêt au désintéressement.

Cela signifie que, dans certains champs relativement autonomes, les agents ont objectivement intérêt :

  • à paraître désintéressés ;
  • mais aussi parfois à l’être effectivement.

L’universel n’est donc pas seulement une fiction : il peut émerger du fonctionnement historique de certains champs, notamment scientifiques.

4. Le détour par le droit et l’État

Bourdieu élabore d’abord cette idée à partir du droit et du service public. Il montre que l’État moderne peut se présenter comme porteur d’universel, même si cet universel a une genèse historique et sociale.

5. Les Méditations pascaliennes

Dans ce livre, Bourdieu critique la raison scholastique, c’est-à-dire une raison qui oublie ses propres conditions sociales de possibilité.

Il reproche aux Lumières de supposer trop naïvement :

  • une raison universellement distribuée ;
  • un accès égal à cette raison ;
  • une neutralité spontanée de l’universel.

Or, dans la réalité, l’accès à la science, à la culture et à l’éducation est socialement inégal.

6. L’“obscurantisme des Lumières”

Formule frappante du cours : Bourdieu parle d’un possible “obscurantisme des Lumières”.

Cela ne signifie pas qu’il rejette l’universel, mais qu’il critique :

  • le fétichisme de la raison ;
  • le fanatisme d’un universel abstrait ;
  • l’usage de la raison pour exclure ceux qui n’ont pas eu les moyens sociaux d’y accéder.

7. Science de la science et réflexivité

Dans son dernier cours au Collège de France, au début des années 2000, Bourdieu revient à la question en voulant défendre la scientificité de la science, notamment des sciences sociales, contre le relativisme postmoderne.

Il répond en deux temps :

a) L’autonomie du champ scientifique

Le champ scientifique, par la discussion entre pairs, produit des formes d’universalité.

Bourdieu parle alors de “corporatisme de l’universel” :

  • l’universel n’est pas le produit d’un individu isolé ;
  • il est le résultat d’une communauté savante dotée de règles propres.

b) La réflexivité

Le savant doit “objectiver le sujet de l’objectivation” :

  • il doit analyser ses propres déterminations ;
  • il doit appliquer sa méthode à lui-même ;
  • c’est particulièrement crucial dans les sciences sociales.

XII. L’angle mort de l’universel scientifique : les femmes

1. Une absence révélatrice

Le cours pose explicitement la question : où sont les femmes ?

Si la science prétend à l’universel, comment comprendre l’exclusion massive des femmes du monde savant moderne ?

2. La “clôture masculine du savoir”

En s’appuyant sur Michèle Le Dœuff, le cours rappelle que les institutions savantes modernes sont structurées par une clôture masculine du savoir.

Les femmes sont exclues :

  • des universités ;
  • des académies ;
  • des circuits de reconnaissance savante.

3. Une exclusion redoublée

Le point important est que cette exclusion n’est plus seulement justifiée :

  • par la religion ;
  • par la tradition ;
  • par l’ordre social.

Elle l’est aussi par la science elle-même, qui tend à associer :

  • l’universel ;
  • la rationalité ;
  • l’objectivité ;
  • au masculin.

Les femmes sont renvoyées au particulier, au sentiment, à la subjectivité.

XIII. Émilie du Châtelet : les “droits de l’esprit”

1. Une figure exceptionnelle

Émilie du Châtelet est la grande exception mise en avant par le cours.

Elle bénéficie :

  • d’une éducation remarquable ;
  • d’une formation en mathématiques et en latin ;
  • d’une autonomie financière rare.

Elle joue un rôle important dans la réception française de Newton.

Repères

  • 1740 : publication des Institutions de physique ;
  • traduction des Principia mathematica ;
  • mort en 1749.

2. Son projet intellectuel

Elle ne se contente pas de traduire Newton : elle cherche à articuler la physique newtonienne avec une métaphysique inspirée de Leibniz.

Elle est donc une véritable théoricienne, et non une simple médiatrice.

3. Sa critique de l’exclusion des femmes

Dans la préface manuscrite de sa traduction de La Fable des abeilles de Mandeville, elle dénonce :

  • “le préjugé qui nous exclut si universellement des sciences” ;
  • un “abus” qui retranche les femmes du genre humain ;
  • la nécessité de reconnaître aux femmes “tous les droits de l’humanité, et surtout ceux de l’esprit”.

4. Le principe d’égalité intellectuelle

Émilie du Châtelet refuse l’idée d’une inégalité naturelle entre hommes et femmes.

Pour elle :

  • les différences observées viennent de l’éducation ;
  • l’inégalité n’est pas naturelle ;
  • elle est historique et politique.

Elle défie les partisans de l’inégalité :
tant qu’ils n’en auront pas donné une explication physique convaincante, les femmes seront fondées à protester contre leur éducation.

5. L’“expérience de physique”

Sa formule la plus célèbre est sans doute celle-ci : si elle était roi, elle voudrait faire une “expérience de physique” consistant à donner exactement la même éducation aux filles et aux garçons.

Cette formule est décisive :

  • le langage politique de l’égalité des droits rencontre le langage scientifique de l’expérimentation ;
  • l’accès des femmes à la science apparaît comme un enjeu pleinement politique.

XIV. Conclusion générale

La séance montre que l’universalité de la science est toujours à la fois scientifique et politique.

Elle engage :

  • une certaine conception de la nature ;
  • une organisation concrète des savoirs ;
  • une économie des rapports entre centre et périphérie ;
  • une tension entre coopération et domination ;
  • une réflexion sur l’accès de tous au savoir ;
  • une interrogation sur les exclusions produites au nom même de l’universel.

L’universalisme scientifique apparaît donc comme :

  • une promesse d’émancipation ;
  • un langage de coopération ;
  • mais aussi, parfois, un instrument de pouvoir.

Repères chronologiques essentiels

  • XVIIe siècle : émergence de l’idée moderne de loi de la nature
  • 1738 : Voltaire, Éléments de la philosophie de Newton
  • 1740 : Émilie du Châtelet, Institutions de physique
  • 1749 : mort d’Émilie du Châtelet
  • 1751 : publication du récit de La Condamine
  • 1769 : Tupaia embarque avec les Anglais
  • 1797 : publication du Voyage autour du monde de La Pérouse avec le discours de Milet-Mureau
  • 1942 : première publication du texte de Merton sur science et démocratie / structure normative de la science
  • 1948 : reconnaissance internationale de droits humains liés à la participation à la vie scientifique et au bénéfice de ses acquis
  • 1987-1989 : cours de Bourdieu sur l’intérêt au désintéressement
  • début des années 2000 : dernier cours de Bourdieu au Collège de France sur la science de la science

Tableau de synthèse 1 — Les deux angles de l’universalité scientifique

AngleDéfinitionConséquence
Universalité des résultatsLes lois scientifiques valent partout et toujoursLe monde est pensable comme ordre régulier et homogène
Universalité de la participationLa science appartient potentiellement à tousLa coopération savante et la publicité du savoir deviennent essentielles

Tableau de synthèse 2 — Les trois conceptions de la nature

ConceptionDéfinitionPortée
Nature spécifiqueEssence propre d’un être ou d’une chosePermet la classification et la distinction des essences
Natures localesEnvironnements situés, stables mais localisésFondent des savoirs descriptifs et comparatifs
Nature uniformeEnsemble régi par des lois universellesBase de la science moderne mathématisée

Tableau de synthèse 3 — Les trois dimensions de l’universalité scientifique

DimensionContenuLimite possible
Universalité des loisLa nature obéit à des règles valables partoutRisque d’abstraction excessive
Universalité de la coopérationLes savoirs circulent entre savants et institutionsRéduction fréquente à l’Europe impériale
Universalité de l’accèsLe savoir est un bien commun destiné à tousExclusions sociales, genrées, coloniales

Pièges et confusions fréquents

1. Confondre les deux sens de l’universel scientifique

Il ne faut pas confondre :

  • universalité des lois ;
  • universalité de l’accès ou de la participation.

2. Faire de Voltaire un savant inventeur

Voltaire est surtout un passeur, un vulgarisateur, un médiateur du newtonianisme.

3. Réduire l’universel scientifique à une théorie abstraite

L’universel scientifique suppose aussi :

  • des mesures ;
  • des réseaux ;
  • des centres de validation ;
  • des dispositifs impériaux et marchands.

4. Prendre la République des Lettres pour une réalité purement autonome

C’est surtout un idéal, non un espace réellement indépendant des États.

5. Idéaliser les échanges avec les savoirs autochtones

Le cours insiste au contraire sur les asymétries, les incompréhensions et les effacements.

6. Attribuer l’“enquête publique” à Merton

Dans le cours, cette notion renvoie à John Dewey, pas à Merton lui-même.

7. Penser que Bourdieu détruit toute idée d’universel

Il critique les usages dominants de l’universel, mais cherche aussi à penser les conditions sociales de production d’un universel réel.

8. Oublier la question des femmes

L’universel scientifique moderne s’est historiquement construit dans un cadre largement masculin.

Checklist de révision

Tu dois être capable de :

  1. définir les deux sens de l’universalité scientifique ;
  2. expliquer le rôle de Voltaire dans la diffusion de Newton ;
  3. présenter clairement les trois conceptions de la nature selon Daston ;
  4. montrer que l’universalité newtonienne dépend de réseaux mondiaux de mesure ;
  5. expliquer le lien entre science, centralisation du savoir et impérialité ;
  6. distinguer nationalisation des sciences et coopération transnationale ;
  7. mobiliser les exemples de La Condamine, Alzate et Tupaia ;
  8. expliquer l’opposition entre l’utopie cosmopolitique de Maupertuis et l’internationalisation coloniale de Milet-Mureau ;
  9. analyser la publicité de la science chez Voltaire ;
  10. restituer les trois dimensions de l’universalité scientifique ;
  11. définir les quatre normes de l’ethos scientifique de Merton ;
  12. expliquer le lien entre science et démocratie chez Merton ;
  13. présenter l’“embarras de l’universel” chez Bourdieu ;
  14. expliquer l’intérêt au désintéressement, le corporatisme de l’universel et la réflexivité ;
  15. montrer pourquoi la question des femmes constitue un angle mort décisif ;
  16. exposer l’argument d’Émilie du Châtelet sur les “droits de l’esprit” et l’égalité d’éducation.

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Universalité de la science

Validité des lois partout et pour tous

Newtonianisme — définition ?

Courant basé sur la physique de Newton

Nature spécifique — définition ?

Essence immuable propre à une chose

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